En un monde parfait

Ça commence comme un conte de fée.  Jiselle, hôtesse de l’air, épouse le très beau commandant de bord Mark Dorn. Celui-ci est veuf et a trois enfants dont elle décide de s’occuper à plein temps. Mais très vite, la situation dérape, Mark est absent la plupart du temps, et  ses deux filles aînées sont infectes avec Jiselle, qui les supporte pourtant avec stoïcisme. Et comme si ce n’était pas assez, une étrange maladie frappe les Etats-Unis. La grippe de Phoenix tue, et très vite le pays est mis en quarantaine par les autres nations: plus question d’en sortir, ni d’y entrer. Peu à peu une ambiance de fin du monde prend le pas sur l’apparente normalité des choses: les coupures de courant sont de plus en plus longues, l’essence manque, les supermarchés sont dévalisés puis fermés…
Eh bien, moi qui pensais choisir un petit livre tranquille pour le week-end, je me suis retrouvée avec une histoire onirique, angoissante à souhait, où les personnages se révèlent peu à peu sous leur vrai jour. Et ce n’était pas pour me déplaire! On peut toujours compter sur Laura Kasischke pour mettre un grain de sable dans les mécaniques bien huilées des petites vies ordinaires.

Adieu Jérusalem

C’est d’abord le titre et le thème de ce livre qui m’ont attirée: un roman de politique-fiction (bien plus qu’un thriller ou qu’un policier d’ailleurs) qui prévoit la chute de Jérusalem, diantre, rien que ça. Et puis la quatrième de couverture était bien alléchante: trois pélerins russes introduisent la peste à La Mecque, les malades et leurs proches hurlent au complot juif, ce qui , en cascade, occasionne des troubles graves en Israël. Ce que j’ai aimé: le livre  m’a fait penser aux écrits de Lapierre et Collins: une multitude de personnages et de lieux, au même moment, des chapitres courts qui retiennent l’attention, tout cela fonctionne très bien. L’auteur connaît  bien Israël, et ses personnages du vieux président démocrate, du mafieux russe, et de l’intellectuel de gauche sont très ressemblants.(On reconnaît d’ailleurs sans trop de problème Shimon Peres, Avigdor Lieberman,et Zeev Sternhel.) Le commissaire de police, un Arabe israélien, est, lui, très émouvant. Ce qui m’a moins plu: la situation décrite, comme les personnages sont très intéressants et méritaient d’être plus développés. J’ai eu l’impression que tout n’était qu’effleuré… Bon, je ne bouderai pas mon plaisir, j’ai passé un bon moment, mais quand même, je suis restée sur ma faim.
Adieu Jérusalem, Alexandra Schwartzbrod, Le Livre de Poche

Vivre à Venise

L’histoire de Marlena est presque trop belle… et pourtant elle est vraie !  Quand cette Américaine, en voyage à Venise, est interpellée par un Vénitien aux yeux bleu myrtilles, elle est interloquée, puis finit par craquer. Pour rejoindre Fernando et l’épouser, elle quitte tout, son restaurant, sa jolie maison et sa vie à Saint-Louis dans le Missouri. Pas facile pourtant pour une Américaine d’intégrer les codes et le mode de vie local. Petit à petit, au fil du temps et de ses balades gastronomiques et autres, elle se fait des amis et s’installe dans sa vie de Vénitienne. Ce qui m’a fait craquer pour cette histoire : tout ! L’histoire d’amour, très émouvante, la verve, la bonne humeur du récit qui ne dit qu’une seule chose : tout est possible.
Accompagné du Guide 2012 Un grand week-end à Venise (Hachette), Mille jours à Venise (Folio) fera un parfait cadeau de Saint-Valentin.

Vents contraires

J’avais adoré Le Cœur glacé d’Almudena Grandes (Le Livre de Poche), cette histoire de la guerre d’Espagne vue à travers les yeux de deux familles que tout oppose. Les vents contraires qui vient de paraître au Livre de Poche a été écrit avant ce dernier. On y retrouve la même fougue, la même passion, même si la trame romanesque est peut-être un tout petit peu moins aboutie.
Juan, médecin, s’installe dans une petite ville du bord de mer, près de Cadix, avec son jeune frère handicapé et sa nièce de 10 ans, Tamara. En face de chez eux, habite Sara, qui elle aussi a fui Madrid. Avec Maribel, leur femme de ménage, et son fils Andres, ils vont former une étrange communauté de gens que le destin n’a pas épargné, et qui vont puiser dans leurs nouvelles relations la force d’aller de l’avant. Tout cela sous le souffle du Ponant et du Levant. Il y a quelque chose qui force l’attention et l’émotion dans ces personnages, tout de guingois. On souffre, on aime avec eux et on espère la résilience. 

Coup de poing littéraire

C’est le livre le plus terrifiant que j’aie jamais lu. Bien plus qu’un polar ou qu’un thriller gore. Parce que même si c’est un roman, Il faut qu’on parle de Kevin a de criants accents de vérité. Le 8 avril 1999, le JEUDI, comme l’appelle et l’écrit sa mère, Kevin a assassiné de sang-froid, dans son lycée, neuf condisciples, son professeur de lettres et un employé de la cafétéria. Dans des lettres qu’elles envoie au père dont elle est séparée, Eva retrace, avec une précision d’entomologiste, la vie de Kevin, depuis sa naissance jusqu’à son passage à l’acte. Comment devient-on un meurtrier? Kevin a-t-il été influencé par les tueries d’étudiants, fréquentes dans les années 90? Sa mère est-elle coupable de l’avoir mal aimé, est-elle responsable des actes de son fils? Sans toujours trouver de réponses, Eva creuse au plus profond de l’intime. Ce récit à l’écriture fluide et à la construction implacable atteint son paroxysme lors de la fin inattendue et poignante. Un livre coup de poing.
Il faut qu’on parle de Kevin, Lionel Shrive, J’ai Lu

Le club des incorrigibles otpimistes

1961. Champion de baby-foot, fou de rock et de lecture, Michel Marini à 12 ans quand il découvre, caché dans un café de Denfert, un mystérieux club d’échecs. Le point commun de ses membres? Ils ont tous fui les pays de l’Est et leurs dictatures communistes. Entre le jeune garçon pour qui la vie n’est pas toujours rose et Igor, Leonid, Sacha, Tibor et les autres, vont se nouer d’indéfectibles liens d’amitié. Tout l’art de ce roman tient à raconter la vie de Michel, de sa famille et de ses amis d’une part, et d’autre part le destin de ces immigrés ballotés par l’Histoire. Et il en fallait du talent pour nouer tous ces fils et en faire un tout harmonieux. Le résultat est magnifique, ample, poignant, l’écriture extrêmement fluide sert le texte à merveille.  Et c’est à regret que l’on quitte ces héros de papier.
Le club des incorrigibles optimistes, Jean-Michel Guenassia, Le Livre de Poche

Deux romans pour un même thème

Et quel thème, puisqu’il s’agit du nazisme et de ses conséquences aujourd’hui, incarné dans le personnage monstrueux de Martha Friedlander, épouse du riche industriel Gunther Quandt, puis du nazi Jozeph Goebbels.

Le premier roman « Qui a tué Arlozoroff? » est écrit par Tobie Nathan. Arlozoroff était un leader sioniste de Palestine et sa mort mystérieuse sur une plage de Tel Aviv en 1933 n’a jamais été élucidée. Mais quel est donc le point commun qui relie Magda à Victor? Ils se seraient passionnément aimés pendant leur jeunesse et seraient d’ailleurs restés en contact jusqu’en 1933. Quant à Monko, un rescapé des camps de la mort, il est lui aussi assassiné à Tel Aviv, 65 ans plus tard, et le journaliste qui mène l’enquête est persuadé que sa mort est liée à celle d’Arlozoroff. Voilà donc pour le canevas du roman. Mais dire ça, c’est ne rien dire du tout. C’est ne pas parler de la complexité de Magda, mangeuse d’hommes, persuadée que son destin est d’être une déesse  reconnue et admirée de tous. Ni de la fabuleuse description de la montée et de la nature du nazisme. C’est ne rien dire du chantage exercé sur les héritiers de Magda à qui on soutire de l’argent en échange du silence sur le passé nazi de leur famille. Ni de la très belle description du Tel Aviv d’hier et d’aujourd’hui à l’atmosphère si bien rendue. Et vous l’aurez compris, c’est ne pas affirmer que « Qui a tué Arlozoroff » est un roman historique passionnant, foisonnant dont la lecture ne laisse pas indemne.
Le deuxième roman est « Six mois, six jours » de Karine Tuil, basé sur un fait divers réel. Allemagne, années 2000. Juliana, héritière de l’empire industriel Kant et petite-fille de Magda, est une bourgeoise coincée qui s’ennuie dans son mariage. Aussi, le dénommé Braun n’a-t-il aucun mal à la séduire et à devenir son amant. Mais leurs ébats ont été filmés et il exige de l’argent. Si elle refuse, il révélera la participation des entreprises Kant au nazisme et plus particulièrement l’utilisation des déportés dans leurs usines. L’histoire est racontée à un écrivain par le conseiller de la famille Kant. Très différent du roman précédent, le ton de ce livre est intimiste. « Six mois six jours » pose, au-delà de l’histoire même, la question du vrai et du faux, dans la vie comme en littérature.
Je suis sortie hagarde de la lecture de ces deux romans tant leur charge émotionnelle, les questions évoquées sont intenses. Et lire l’un à la suite de l’autre deux livres évoquant, certes très différemment, le même sujet m’a paru particulièrement intéressant.