Les Lisières: dur et incandescent

Coup de chance ou choix judicieux, pour le moment je ne lis que de tout bons livres. Eh bien j’ai franchi un pas de plus avec Les Lisières d’Olivier Adam, parce qu’au-delà de l’excellence de ce roman, il a su me gifler, me secouer, m’interpeler. Il faut entendre son auteur le présenter à la Librairie Filigranes  (voir la vidéo plus bas) pour encore mieux réaliser l’incandescence de son propos.
Paul Steiner, son héros, son double, est romancier. Installé en Bretagne, il est séparé de sa femme dont il est toujours amoureux et a deux enfants qu’il ne voit plus que les week-ends. Parce que sa mère se retrouve à l’hôpital, il retourne à V., la ville de banlieue qu’il a fuie. C’est l’occasion de creuser dans ses jeunes années, de tenter de comprendre la colère permanente de son père, la tristesse de sa mère. De celles qui l’ont plombé pour toujours. Retourner dans les lisières, c’est aussi revoir ses amis. Il y a ceux qui s’en sont sortis et qui ont quitté depuis longtemps V. et son manque de perspectives. Et les autres. Ceux à qui leur classe sociale et leur condition d’enfants d’ouvriers n’ont pas su donner des ailes. Paul Steiner va se faire leur porte-voix, c’est à lui qu’ils hurleront leur vie d’employés humiliés, sans cesse renvoyés, leurs salaires de misère, les conditions de vie de plus en plus pénibles d’une classe moyenne qui tend à disparaître. En vous tordant les tripes, Olivier Adam donne à voir des situations sur lesquelles peu d’auteurs français, Annie Ernaux excepté, s’attardent. Son livre est dense, son accès peut sembler difficile, mais il est indispensable.
Olivier Adam, Les Lisières, Flammamrion

Voici le lien de la vidéo: http://vimeo.com/51610425

Ouragan

De Laurent Gaudé, toujours, vient de sortir chez Babel, en édition de poche, Ouragan. Sans qu’il ne soit jamais nommé, c’est de l’ouragan Katerina qu’il s’agit et de ses répercussions sur une dizaine de personnages. Tandis que la plupart des habitants fuient La Nouvelle Orléans inondée et dévastée, certains décident de rester. Il y a Joséphine, la vieille « négresse » presque centenaire qui incarne à elle seule la douleur et la fierté des Noirs, Rose et son petit garçon qu’elle ne parvient pas à aimer, Keanu qui décide de rejoindre la ville pour la retrouver, un groupe de prisonniers évadés et un Révérend complètement illuminé. Plutôt que d’observer l’ouragan de haut, Laurent Gaudé s’attache à décrire la part, ô combien humaine, de chacun, alors que les éléments se déchaînent. Pascal parlait hier de poésie pour décrire le style de l’auteur, je lui ajouterais aujourd’hui le terme de chant. Car s’est d’un roman choral qui s’agit, les voix des personnages s’entremêlant, sans que jamais la clarté du propos ne se perde. On est ici face à un des plus beaux rôles de la littérature, celui de donner à voir, à saisir, bien mieux que mille reportage, un fait réel.   
Ouragan, Laurent Gaudé, Babel

Pour seul cortège

Alexandre le Grand s’écroule lors d’un dernier banquet à Babylone. On ne sait pas si c’est à cause du vin qu’il a bu ou des excès d’une vie. Cela signe en tout cas le début de ses derniers instants. Et déjà à ce moment, alors qu’il n’est même pas encore mort,  il y a tous ceux qui pensent à l’après. C’est un roman à plusieurs voix, il y a celle d’Alexandre et également celle d’une jeune femme de sang royal appelée au chevet de l’homme qui a vaincu son père… Amour et fidélité, devoir et ambition, tout se mêle.
Le texte est très musical. Ses mots sont comme des notes délicates, juxtaposées. C’est beau, c’est grand. L’écriture de Laurent Gaudé est faite de pure poésie. Voilà ce que j’appelle un vrai livre, on commence sa lecture  et on est emporté!
Pascal Laurent
N’hésitez pas à vous rendre à la librairie Filigranes à Bruxelles et à demander l’aide de Pascal et de ses collègues. Ils vous conseilleront leurs derniers coups de cœur.

La petite musique de Véronique Olmi

C’est vrai, la critique et les libraires ne sont pas unanimes quant aux nombreux lieux communs contenus dans le dernier roman de Véronique Olmi. Ce qui n’empêche qu’il m’a beaucoup touchée. Nous étions faits pour être heureux raconte l’histoire de Serge, soixantenaire riche, marié à une femme belle et beaucoup plus jeune que lui, père de deux petits enfants. Et pourtant… Notre héros souffre de migraines et surtout de la douloureuse impression de ne pas être à sa place dans sa vie. Il faudra la venue de Suzanne, l’accordeuse de piano, pour qu’il ouvre les vannes de sa douleur et évoque ses blessures d’enfance.
Nous étions faits pour être heureux parle des mensonges sur lesquels se bâtissent une vie, des si qui ôtés permettraient de vraies rencontres entre les êtres. Terminé depuis deux jours sa petite musique entêtante ne cesse de me poursuivre.
Véronique Olmi viendra présenter et dédicacer son livre à la librairie Filigranes, ce mercredi 5 septembre à 18 heures. Ne la manquez pas.

Nouvelle collaboration, nouvelle chronique

Pascal est chroniqueur littéraire pour la radio belge Twizz, libraire chez Filigranes, mais surtout c’est un ami avec qui je peux partager, entre autres, mon goût prononcé pour les livres. Comme il court toute  la journée, entre les conseils à donner aux clients, les caisses de romans à ranger, et les interviews d’auteurs à réaliser, et qu’il n’a pas le temps d’écrire des billets, j’ai décidé de l’interviewer et de retranscrire ses propos. Voici sa première intervention consacrée au roman de Mathias Enard, Rue des voleurs (Actes Sud), son premier choix en ce début de rentrée littéraire.
 
 
« Mathias Enard n’est pas un inconnu puisqu’il est déjà l’auteur de Zone et de Parle-leur de batailles qui a été un succès. Rue des voleurs est, tout en subtilité et en  humanité,  le roman du printemps arabe. On y a rendez-vous avec un jeune adolescent de Tanger, qui a une relation avec sa cousine et qui, surpris par sa famille, est jeté à la rue. Et, plutôt que de faire amende honorable et de rentrer chez lui, il prend le chemin de l’errance. Le premier à l’épauler dans cette nouvelle vie, c’est son ami. Celui-ci d’ordinaire n’aime pas aller à la mosquée mais il commence à fréquente des gens qui lui expliquent la religion, jusqu’à devenir intégriste.  On voit ici comment des personnes en souffrance peuvent être récupérées jusqu’à commettre des atrocités.  Le héros rencontre ensuite deux jeunes étudiantes espagnoles qui habitent Barcelone, il voudra s’y installer, mais sans papiers ne fera qu’y passer. Tout cela sur fond de manifestations des indignés. Ce roman a une portée universelle. Mathias Enard sait capter l’air du temps et le restituer de manière romanesque, et ça c’est le grand talent d’un écrivain.
Rue des voleurs est le roman de la révolution arabe, mais aussi de la révolution tout court et pose une question importante: où nous situons-nous dans cette société très dure, en ces temps de crise.
L’écriture en est prodigieuse, fluide, juste, poétique, en accord avec l’histoire. »
 
Pour plus d’informations, n’hésitez pas à vous rendre chez Filigranes à Bruxelles et à demander l’aide de Pascal et de ses collègues.

Premier coup de coeur

Cela fait au moins vingt ans que je lis Amin Maalouf et je l’aime pour ses romans mélancoliques et profondément humanistes. J’ai eu la chance de l’interviewer plusieurs fois et de me laisser bercer par sa  voix douce et ses r roulés. Et’est cette voix justement que j’entends dans Les Désorientés dont le narrateur, Adam, lui ressemble comme un frère. Tout commence par un coup de téléphone. Tania, l’épouse de Mourad, l’enjoint de venir au Liban, pays dont il s’est exilé, son ancien ami étant sur le point de mourir. Adam accepte mais arrive trop tard. C’est l’occasion pour lui de se réfugier dans l’hôtel tenu par Sémiramis, une amie d’université. Depuis ce refuge, il va contacter, à la demande de Tania, tous ceux qui constituaient leur petite bande, et qui, exilés pour la plupart, ont emprunté des chemins différents. La guerre du Liban, leur attitude à tous face à elle sont au coeur de ce livre. Mais aussi l’amitié, les souvenirs, les regrets… Amin Maalouf à la « mélancolie addictive », une fois qu’on entre dans Les Désorientés,  impossible de résister à leur murmure.

Amélie Nothomb et la rentrée littéraire

Non je ne vous avais pas abandonnés, chers lecteurs, pour de lointaines contrées, mais j’étais plongée dans les romans de la rentrée littéraire et je ne pouvais pas vous en parler trop tôt. Mais bon, cela fait 20 ans que la sortie du nouvel opus d’Amélie Nothomb sonne la fin de la récré, ou plutôt des grandes vacances, il était donc plus que temps que je revienne par ici.
Et ce Barbe bleue, que vaut-il? Eh bien déjà une heure et demie de lecture agréable, ce qui n’est pas si mal. Cet échange entre un dingue qui a déjà occis 8 jeunes filles, et sa nouvelle colocataire m’a fait un peu penser au très brillant premier livre de la romancière, Hygiène de l’assassin, mais un peu seulement et c’est ça le hic. Il y a malheureusement beaucoup moins de force, d’énergie, de richesse et bien sûr de nouveauté dans Barbe bleue. L’intérêt du livre réside sans doute dans Saturnine,son héroïne, qui grâce à son intelligence, va déjouer les tours de ce méchant des temps modernes. Il ne vous reste plus qu’à vérifier maintenant si comme il l’affirme « la colocataire est la femme idéale! »
Amélie Nothomb, Barbe bleue, Albin Michel