D’Afrique à l’Amérique

998531.jpg Nous sommes sur la Côte de l’Or (qui deviendra le Ghana) en 1750. Tout commence par deux soeurs que tout sépare. L’une Effia, jeune villageoise, est forcée d’épouser un homme blanc, un Anglais, gouverneur du fort de Cape Coast Castle. Sa famille participe à la traite des esclaves. C’est dans ce même fort qu’est détenue Esi, la soeur dont elle ignore l’existence, et qui raptée, partira bientôt en Amérique pour travailler dans les champs de coton. En racontant la vie de leurs descendants sur sept générations, en Afrique et en Amérique, l’auteur parcourt 300 ans d’histoire et élabore une réflexion sur les conséquences de l’esclavage. Chaque chapitre de cette saga familiale et historique porte la voix d’un descendant des deux soeurs. En quelques pages Ness, Quey, James et les autres sont décrits avec une humanité profonde et ont une telle présence que leurs obsessions – celles du feu et de l’eau – deviennent les nôtres. C’est dur, poignant, j’ai eu souvent le coeur au bord des larmes. Mais c’est un premier roman extrêmement abouti qui comporte heureusement sa lueur d’espoir. Et une chose est sûre, on entendra encore parler de Yaa Gyasi.
No Home, Yaa Gyasi, Calmann-Lévy.

Rattrapage

ob_3c2a13_mal.jpg Une jeune femme dans la Sardaigne stricte des années 40. Une beauté que des prétendants ne voient jamais une deuxième fois et l’on se demande pourquoi. Elle veut vouer sa vie à l’amour, le vrai, l’absolu. Mais elle a 30 et ses parents la marient à un homme qu’elle n’aime pas. Tout change cependant quand elle va soigner son Mal de pierres sur le Continent…

C’est un texte court, intense, quasi brut qui avait beaucoup fait parler de lui à sa sortie et que j’avais manqué. L’originalité? C’est la petite-fille de l’héroïne qui raconte l’histoire n’en dévoilant la clé qu’à la dernière page. Une lecture dans laquelle on avance pas à pas, comme dans un brouillard mystérieux et envoûtant.

Mal de Pierres, Milena Angus, Liana Lévi et Le livre de Poche

Liat et Halmi

51rtUVyyaYL._SX195_.jpg Dès le début, on sait que les dés sont pipés. En Israël comme en Palestine, c’est un tabou absolu. Liat est israélienne, Hilmi est palestinien. Ils se rencontrent à New York où ils vivent quelques mois ou un peu plus. Malgré tout ce qui les oppose – leur famille, la politique, la « situation » (terme décrivant pudiquement les relations israélo-palestiniennes sur le terrain), ils vont s’aimer d’un amour fou. Ce qui n’empêche pas Liat de tenir Hilmi à distance lorsqu’elle parle à sa famille, ou de cacher son couple à ses amis israéliens. Ni le frère d’Hilmi d’agresser verbalement Liat lors de discussions sur cette brûlante région du monde. Il y a toutes ces frictions et compromissions, ressenties douloureusement par l’une et par l’autre, mais aussi la réalité de leur couple qui tente de tenir bon, même dans une ville littéralement glacée par l’hiver.

Ce résumé de quelques lignes ne tient pas compte de l’absolue beauté du roman autobiographique de Dorit Rabynian, écrivain israélien. C’est beau à en pleurer, beau à en mourir. Aucune mièvrerie ici, on est plutôt dans le registre tragique des vraies histoires d’amour. Il y a eu Héloïse et Abélard, Tristan et Yseult, des centaines d’autres, il y a aujourd’hui Sous la même étoile. Malheureusement, comme on pouvait s’y attendre, le roman a été retiré des listes de lecture dans les écoles israéliennes… ce qui n’a fait qu’accroître son succès.
Sous la même étoile, Dorit Rabynian, Escales

Passionnant et passionné

A19697 (1).jpg Quand le roman commence, nous sommes en 1967, et Odelle, une jeune fille de Trinidad, venue s’installer à Londres, travaille depuis cinq ans comme vendeuse dans un magasin de chaussures. Fraîchement engagée comme secrétaire dans une grande galerie d’art, Odelle, qui se rêve écrivain, tombe, presque par hasard, sur un mystérieux tableau. La composition – deux jeunes filles, un lion – en est étrange, les couleurs, la facture tellement vibrantes qu’on ne peut en détacher le regard. L’héroïne fera tout pour découvrir qui en est l’auteur.

Trente ans plus tôt, dans un autre espace spatio-temporel, Olive, 19 ans, vient d’arriver dans un village du sud de l’Espagne, avec ses parents. Son père est marchand d’art, découvreur de talents, et Olive peint, dans le plus grand secret, à l’abri de tous les regards, sauf de ceux de Teresa, la jeune bonne espagnole. Très vite on comprend que les deux histoires sont mêlées…

C’est passionnant d’un bout à l’autre, il se passe tout le temps quelque chose, et puis nous sommes ici au cœur des mystères de la création. Soulignons encore l’architecture du roman, à la fois complexe et parfaite, les couleurs magnifiques de la nature espagnole qui s’opposent à la grisaille de Londres, et l’arrière-plan historique: 1936, c’est la veille de la guerre d’Espagne et de ses horreurs. Comment ne pas succomber à l’histoire d’Odelle et Olive? D’autant plus qu’elle est écrite par Jessie Burton à qui l’on devait déjà l’excellent Miniaturiste.
Les jeunes filles au lion, Jessie Burton, Gallimard

Enfance

romain-gary Toute sa vie, Romain Gary a porté des masques et joué avec la réalité, notamment concernant son père. Il s’est même inventé fils du grand acteur de cinéma russe, Ivan Illich Mosjoukine. Ce qui était totalement faux.
L’écrivain est en fait issu des amours conjugales d’Arieh Kacew, fourreur de Vilnius en Lituanie, ou Wilno en Pologne – ce qui revient au même – et de Mina, modiste. Nous sommes en 1925 et Romain a dix ans. Laurent Seksik va le suivre pendant 24 heures qui seront décisives pour lui. C’est en effet à ce moment que son père adoré quittera définitivement sa mère, ne supportant plus le caractère de Mina, à la fois fantasque et hystérique. Instants terribles pour Romain qui perdit alors le masque de l’enfance.
Mina et son fils vécurent alors dans le ghetto juif de Wilno, dans la pauvreté la plus extrême. Dès ce moment, Mina prévoit de partir en France. Heureusement pour eux et pour l’histoire de la littérature, ils le feront en 1928… Quant aux 60.000 habitants du ghetto, ils périrent tous de la main des nazis et ce y compris Arieh et sa nouvelle famille.
J’aime beaucoup les romans de Laurent Seksik qui sait compléter ce que les biographies officielles ne disent pas. Ce dernier ne fait pas exception à la règle. Au-delà du destin de Romain Gary, la vie juive du ghetto, foisonnante de personnages typiques, est finement décrite, comme d’ailleurs les membres de la famille paternelle de Romain. Et puis il y a l’exceptionnelle fin du livre, que je vous dévoilerai pas, mais qui m’a profondément touchée.
Laurent Seksik, Romain Gary s’en va-t-en guerre, Flammarion

Lignée de femmes

la-ou-se-croisent-quatre-chemins-9782226319371_0 Dès les premières pages lues, j’ai su que je n’abandonnerais pas cette histoire avant de la terminer. J’aime tellement la littérature étrangère qui nous fait découvrir d’autres contrées, d’autres voix. Là où se croisent quatre chemins de l’auteur finlandais Tommi Kinnunen est un premier roman, déjà couronné de succès dans son pays. J’ai aimé le moelleux de son écriture, l’attention portée à ses personnages, sa finesse.
Nous sommes dans l’extrême nord de la Finlande, dans un village de la Taïga. Tout commence en 1895 avec l’aïeule d’une lignée de femmes. Maria est indépendante, ouverte aux autres. Sage-femme, elle roule à bicyclette – au grand étonnement de tous – pour assister plus rapidement les femmes en couche. Autre surprise pour l’époque: elle élève seule sa fille. Lajha, contrairement à sa mère, fonde une famille. Mais Onni, son mari, cache un lourd secret qui la mènera au désespoir et à la frustration. C’est Kaarina, sa belle-fille, qui dénouera les fils de l’histoire. Les voix des trois femmes racontent en alternance l’histoire, non pas dans un ordre chronologique, mais plutôt, comme un kaléidoscope, en évoquant chacune des scènes des scènes qui ont toute leur importance pour elles. Et tout cela sur fond de guerre, de déplacements de population, de maisons qui brûlent et qu’on reconstruit, sans relâche, de tabou suprême. Vous l’aurez compris, on est ici face à un grand livre dont on parle beaucoup trop peu. Je vous le conseille vivement en tout cas.
Tommi Kinnunen, Là où se croisent quatre chemins, Albin Michel

Tragique Bretagne

article-353-du-code-penal Lors d’une balade en mer, un homme en pousse un autre à l’eau. Pourquoi? C’est ce que le juge qui fait arrêter l’assassin va tenter de savoir. Dans un monologue bouleversant, Martial Kerneur, qui n’est pas un habitué des services de police, va raconter. L’arrivée d’Antoine Lazenec dans son petit coin de Bretagne, appauvri par la fermeture de l’Arsenal qui employait tous les hommes, et déchiré par les vents. Sa volonté d’en faire une station balnéaire à succès et d’y construire des immeubles à appartements, les manières d’être de l’escroc, les rouages de son travail de sape, la façon dont toute la petite ville se fait avoir. Martial, lui, a un fils. Encore enfant lorsqu’il investit sa prime de licenciement dans le projet, adolescent lorsqu’il voit son père appauvri, humilié par ce qui n’arrivera jamais. Et il y a quelque chose d’universel dans cet affrontement silencieux entre les deux hommes.
Tanguy Viel a donné au récit d’une banale escroquerie des allures de tragédie grecque. Et c’est ce qui en fait peut-être le meilleur roman de la rentrée littéraire d’hiver. J’ai adoré!
Tanguy Viel, Article 353 du code pénal, Editions de Minuit