La mine comme horizon

9782246813804-001-T.jpeg Michel a 15 ans, quand son frère adoré, Jojo, meurt dans la catastrophe minière de Liévin-Lens, le 27 décembre 1974. Celle-ci fait 42 victimes, 42 victimes du cynisme et de la productivité à outrance. La mine était, en effet, sur le point de fermer. Et les hommes qui descendaient au fond, chaque matin, la craignaient et savaient que leur sécurité n’y était plus assurée. Toute sa vie, Michel n’aura de cesse de venger le calvaire de son frère, créant dans sa cave un mausolée aux mineurs. Lorsque sa femme meurt, Michel revient sur les lieux et retrouve le contremaître aux commandes un certain 27 décembre 1974…
J’ai tourné quelques semaines autour de ce livre, j’avais peur de son scénario d’horreur. Et puis comme chaque fois, il a suffi de quelques pages pour que Sorj Chalandon, un écrivain que j’aime particulièrement, me happe dans son histoire. L’ancien journalise de Libération (il officie aujourd’hui au Canard enchaîné) connaît sur le bout des doigts l’art de la narration, ne ménage pas ses effets de surprise, ajoutant des questionnements et du mystère à son propos. Et tout cela dans une langue magnifique.
Le jour d’avant, Sorj Chalandon, Grasset

Un nazi après la guerre

9782246855873-001-T.jpeg C’est un roman qui tutoie l’horreur. Basé sur une documentation ultra-complète mais si bien intégrée qu’elle ne sert qu’à étoffer l’histoire et les personnages, sans jamais être didactique. Tout est vrai ici, sauf peut-être, la vie intérieure du personnage principal. Ce qui ne fait qu’amplifier l’horreur. Et l’auteur a su trouver la bonne distance pour nous le raconter.
En 1945, à la chute du régime nazi, par peur d’être jugé, Joseph Mengele le médecin d’Auschwitz, monstre tortionnaire et assassin, fuit en Argentine. Le régime de Peron accueille alors ses semblables à bras ouverts, leur permettant de reconstituer une « société nazie » à Buenos Aires. Pour survivre, Mengele fait de petits boulots au début, puis ose avouer qu’il est médecin et se met à gagner beaucoup d’argent en pratiquant des avortements.
Mais dès la fin des années 50, l’étau se resserre. Le Mossad traque les anciens nazis et enlève à Buenos Aires même Eichmann qui sera jugé à Jérusalem. Il est à deux doigts de trouver Mengele qui parvient pourtant à lui échapper.
Dès lors, son existence n’est plus qu’une longue descente aux enfers. Fuyant au Paraguay d’abord, au Brésil ensuite, terrifié jusqu’au bout par une possible arrestation, l’homme mourra seul et sans éprouver le moindre remord. Soutenu jusqu’au bout financièrement par sa riche famille d’industriels et pratiquement par des d’anciens nazis.
Je suis sortie de cette lecture, consternée, abrutie par les faits, mais quel grand roman!
La disparition de Joseph Mengele, Olivier Guez, Grasset

Il est comment le dernier Amélie Nothomb?

419Sd1zJEaL._SX195_.jpg Cela faisait des années que je n’en avais plus lu et je l’ai trouvé excellent.
L’histoire: Diane est une petite fille intelligente et sensible, élevée sans amour par une mère jalouse d’elle, de l’effet qu’elle fait sur les autres. Heureusement ses grands-parents maternels, ensuite des amis, l’accueillent chez eux avec toute la chaleur dont elle a besoin…
Des années plus tard, alors qu’elle est une brillante étudiante en médecine, Diane revit cette étrange configuration avec un de ses professeurs et la fille de cette dernière…
La critique: alors qu’elle place son roman sous l’égide de Musset (« Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie »), pour explorer la complexité des rapports mère-fille, les méandres de l’amour ou du désamour maternel, Amélie Nothomb use d’une langue simple, sans fioritures et qui va à l’essentiel. Comme ne pas être bouleversées par l’extrême solitude de ces deux petites filles mal-aimées? Par les conséquences qu’auront sur elles, l’absence des regards dans lesquels on se construit. Frappe-toi le cœur est parvenu à me toucher… au cœur!
Frappe-toi le coeur, Amélie Nothomb, Albin Michel

Disparition

9782709659826-001-T.jpegPar un bel après-midi d’été, Summer, une éblouissante jeune fille de 19 ans, disparaît après une baignade dans un lac. Ses parents, son frère, Benjamin sont dévastés. Il a 15 ans et le drame, comme le silence écrasant de ses parents, l’étouffent et le marquent profondément. Vingt-cinq  plus tard, en sentant une odeur de peinture fraîche dans son bureau, Benjamin est pris de crise d’angoisse et plonge dans une profonde dépression. Il n’aura pas d’autre choix que de reconstituer ce qui s’est vraiment passé…

Ce roman est une petite merveille, un bijou de poésie et d’onirisme incarnés dans le thème de l’eau omniprésent, des poissons nageant dans les lacs de Genève et les piscines ainsi que dans un mystérieux aquarium, image à la fois, du bonheur parfait et du malheur extrême. Le personnage de Benjamin, perpétuellement mal à l’aise, en inadéquation  constante avec le monde rappellera à tous de douloureux souvenirs d’adolescence. Quant aux parents, ils incarnent la bourgeoisie dans ce qu’elle a de pire, réfugiée dans les mondanités et les conventions, parfaitement insensibles et capables du pire. Cela fait quelques jours que j’ai terminé Summer, et cette histoire, cette écriture, ne cessent de me hanter.

Summer, Monica Sabolo, JC Lattès

Politique, encore!

51q7KhfIftL._SX315_BO1,204,203,200_.jpg J’ai lu Un personnage de roman, livre oh combien décrié par la critique. L’écrivain Philippe Besson, proche des Macron, a suivi le candidat à la présidentielle pendant toute sa campagne. Il a multiplié les carnets de note, désireux de transformer cette matière en roman et ne parvenant qu’à dessiner un portrait en creux. La lecture du livre est agréable mais ne nous apprend rien de neuf si on a suivi l’actualité au printemps. L’œil de l’auteur n’est pas un œil critique. Mais ce qui frappe par contre, c’est la réflexion de Philippe Besson: même en étant proche du futur président, en lui parlant, en échangeant avec lui des SMS, l’écrivain se rend compte… qu’il ne connaît pas Emmanuel Macron. Moi ce que j’aurais bien voulu savoir c’est ce qu’il pense de sa remarque sur les fainéants, sur ses gestes méprisants de la main. Mais ça c’est une autre histoire. Et la littérature n’a finalement pas gagné grand-chose avec Un personnage de roman.
Philippe Besson, Un personnage de roman, Julliard

Romanesque la politique?

CVT_Ils-vont-tuer-Robert-Kennedy_603.jpg Certainement oui dans le dernier livre de Marc Dugain « Ils vont tuer Robert Kennedy ». Où l’on suit en parallèle l’histoire du frère le plus proche du Président américain et celle d’un professeur d’université, persuadé que la disparition de ses propres parents, dans des circonstances tragiques, a un lien avec celle de Robert Kennedy.
Le plus: Le récit de la mort des deux frères reprend la théorie du complot, déjà évoquée par l’auteur dans le livre qu’il a consacré à Edgar Hoover. La mafia, la CIA, le président Johnson, tout le monde y est mêlé. Mais ce qui frappe ici, c’est le magnifique portrait de Robert, le cadet de la famille. Dégoûté par l’origine nauséabonde et mafieuse de la fortune familiale, il n’hésite pas, lorsque John devient Président, à s’opposer frontalement à ladite mafia que son père a toujours favorisée. Ce qui touche aussi, c’est la profonde fidélité qui le lie à son frère à qui il offre un appui sans failles. Son chagrin, sa dépression, lors de la mort de ce dernier, sa lente reconquête du pouvoir puisqu’il est assassiné quelques jours avant de devenir le candidat démocrate. Robert Kennedy est dépeint ici comme un homme sensible, bon, à l’écoute.
Autre point positif: le retournement de situation à la fin du roman qui nous fait voir l’histoire sous un autre angle.
Mais, car il y a un mais: c’est long, trop long, tellement que ça en devient parfois ennuyeux. Dommage!
Ils vont tuer Robert Kennedy, Marc Dugain, Gallimard

Esclavage


J’ai choisi un peu au hasard le premier livre de la rentrée littéraire, mais quel choix!

Bakhita, dite ironiquement la Chanceuse, est une petite fille de sept ans, enlevée dans son village du Darfour pour être vendue comme esclave. Véronique Olmi lui a donné sa voix pour raconter son périple, de malheur et de solitude, de souffrance et de torture. Les marches forcées jusqu’au Soudan, la mort arbitraire des plus faibles, les maîtres plus ou moins fous, avides de violence, les interminables séances de fouet, pour un oui ou un non, elle a tout vu, tout vécu. Et c’est son corps, violemment scarifié, qui en parle le mieux. A 19 ans, Bakhita est enfin rachetée par un consul d’Italie qui voudrait la ramener dans son village natal. Sans succès car elle ne connaît même plus son nom. La jeune fille  le suit alors en Italie, où elle est convertie au christianisme et devient religieuse. Un état qui convient bien à l’idéal d’absolu et de beauté qui lui a permis de survivre.

Avec cette biographie romancée, cruelle, vraie, poignante, Véronique Olmi est entrée dans la cour des grands.

Véronique Olmi, Bakhita, Albin Michel