La plus précieuse des marchandises

Une citation: « En vérité, les jumeaux s’étaient d’abord manifestés au pire instant, au printemps 1942. Etait-ce le moment de mettre au monde un enfant juif? Pire deux enfants juifs d’un coup? Fallait-il les laisser naître ainsi sous une bonne étoile jaune? »

Une image: un père jette son bébé par la lucarne d’un train de marchandises.

Une scène: une petite fille juive survit grâce aux soins d’une pauvre bucheronne et à du bon lait de chèvre.

Ma chronique: Si vous avez vu, comme moi l’émission La grande librairie du 20 février, vous n’avez pu qu’être ému, bouleversé même par les propos d’un homme: Jean-Claude Grumberg. Auteur célébré de nombreuses pièces de théâtre, de scénarios de film, il a choisi de parler du sort des Juifs pendant la Deuxième Guerre, sous forme de conte. Un conte tragique, cruel et triste. Sans bonne fée, où seule point une minuscule lueur d’espoir. Une centaine de pages, pas plus d’une heure de lecture, mais si intense, si tendue, que j’ai refermé puis rouvert le livre à plusieurs reprises. Avec une extrême économie de moyens La plus précieuse des marchandises évoque le Mal mais aussi ceux qui sauvent, parfois malgré eux. Une manière d’exorciser le passé qui brûle de son auteur. C’est un livre à mettre entre toutes les mains, même celle des jeunes lecteurs. Un livre à offrir, à distribuer autour de soi, tant et plus.

La plus précieuse des marchandises, Jean-Claude Grumberg, Seuil

Marina Tsvetaïeva, mourir à Elabouga

On imagine mal aujourd’hui le grand degré de misère et de souffrance auxquels ont été confrontés les écrivains russes dans les années post Révolution et pire encore sous le règne de Staline où les intellectuels, entre autres, ont été décimés.

Marina Tsvetaïeva, une immense poétesse est de ceux-là. Découverte à 17 ans, fille de relations du tzar, femme d’un Russe blanc, rien ne lui sera épargné. Ni la mort d’une petite-fille de 3 ans suite à la famine, ni la plus atroce pauvreté. Pour s’échapper, ne fût-ce qu’un instant, qu’elle soit à Moscou, ou en exil à Berlin, Prague ou Paris, elle a l’écriture de ses poèmes et ses multiples amours, réelles ou imaginaires. Il suffisait qu’un homme, critique, écrivain, éditeur, lui dise qu’il avait aimé ses poèmes pour qu’elle en tombe immédiatement amoureuse, l’inondant alors de missives, très belles, mais souvent étouffantes. Les plus célèbres de ses correspondants sont Pasternak (l’auteur du Dr Jivago) et Rilke (Lettres à un jeune poète). Gallimard les a d’ailleurs publiées (Correspondance à trois).

En retraçant la vie de Marina Tsvetaïeva, Vénus Khoury Ghata – à qui l’on doit déjà un récit consacré à Ossip Mandelstam, son contemporain – nous donne à voir un monde noir ou seul surnagent les beautés de l’esprit et des écrits. Son texte court et haletant, bien documenté, met en évidence une femme exceptionnelle, au tempérament de feu, qui eut tant d’amours qu’on a parfois du mal à suivre.

Et puis, il y a le tragique du retour en Russie, où mari et fille, se voient déportés et où de douleur et de misère, Marina finit par se pendre à 39 ans.

Marina Tsvetaiëva, Mourir à Elabouga, Vénus Khoury Ghata, Mercure de France

Les +
Période historique
Personnage hors normes
Sens du rythme et belle écriture

Le –
Ca va un peu trop vite!

De si bons amis

Un nouveau livre de Joyce Maynard? Je me précipite. L’auteure américaine m’avait déjà bouleversée avec ses romans Long week-end et Filles de l’ouragan, entre autres, comme avec ses formidables textes autobiographiques Et devant moi le monde, et Un jour tu raconteras cette histoire, tous parus aux Editions Philippe Rey.

 

Amitié perverse

Dans De si bons amis, elle nous montre comment l’amitié peut parfois être perverse. Quand Helen rencontre Ava et Swift, elle est au plus mal. La garde de son fils de 8 ans lui a été retirée et elle vivote grâce à de petits boulots. Très surprise que ce couple richissime s’intéresse à elle, la prenne sous son aile, elle leur consacre bientôt tout son temps libre. Mais ce qui commence comme une belle histoire déraille un an plus tard. Helen se rend alors compte à ses dépens que toute sa vie, professionnelle, amicale, amoureuse, et même familiale tournait autour d’Ava et Swift.

Finesse psychologique

Elle sait s’y prendre Joyce Maynard pour écrire des romans beaux, émouvants et qui nous tiennent en haleine. Ce qui frappe, c’est l’extrême finesse psychologique avec laquelle elle décrit Helen, victime idéale, en apparence seulement. Quant au couple, derrière le rosé, le cachemire et le faux bonheur, se cache un égoïsme abyssal, finalement trop humain.

Voilà donc un roman que j’ai beaucoup aimé mais auquel il manque peut-être quelque chose pour être génial.

De si bons amis, Joyce Maynard, Editions Philippe Rey

Philippe Besson en deux titres

Pour préparer ma rencontre de ce soir à la Librairie Filigranes, j’ai lu coup sur coup deux livres de Philippe Besson: Arrête avec tes mensonges et Un certain Paul Darrigrand (Julliard pour les deux et l’édition poche chez 10/18 pour le premier).

Belle écriture
Avec la belle écriture et l’habileté romanesque qu’on lui connaît, l’auteur y revient sur ses jeunes années et ses premières amours, empruntant la voix du Je pour se raconter. Jamais pourtant le « Je est un autre » de Barthes ne s’est aussi bien incarné. Philippe se raconte mais son personnage à 17, puis 22 ans devient un vrai personnage de roman.

Des indices
En écrivain expérimenté, il glisse pourtant des indices pour ses lecteurs. Vous voyez, le Thomas d’un tel roman est en fait le Thomas que j’ai rencontré à 17 ans. Le manque, la frustration de mes livres vient du fait que je le voyais peu. Quant à la nostalgie qui imprègne mes textes c’est celle que je ressentais à la fin des vacances d’été en quittant l’île de Ré. Si désireux de nous convaincre que le Philippe des romans et Philippe Besson ne font qu’un seul homme. Mais alors pourquoi appeler ces deux livres Romans?

Impressions
Je l’avoue j’ai préféré Arrête avec tes mensonges. Parce qu’au-delà du propos, l’amour entre deux garçons, le personnage de Thomas, la tension dramatique, les retournements de situation sont si importants qu’on en ressort totalement bouleversé.

Dans Un certain Paul Darrigrand, Philippe n’est plus lycéen, mais étudiant en droit, en dernière année, à Bordeaux. Paul qu’il rencontre à la cantine, et dont il tombe amoureux, lui avoue très vite qu’il est marié. Parallèlement à son histoire, Philippe tombe gravement malade, une maladie du sang, qui n’est – heureusement – pas le sida, et dont il ne ressortira qu’après de longs mois d’hôpital. Le roman est plus linéaire et est parcouru d’un bout à l’autre par l’idée poignante de la chute.

L’auto-fiction n’est pas mon genre littéraire préféré, et je n’aurais peut-être pas lu Philippe Besson si je ne l’avais pas présenté ce soir. C’aurait été dommage de passer à côté d’un auteur et de ses deux très beaux livres.

Nous ne sommes pas de mauvaises filles

Le livre de Valérie Nimal, j’en ai rêvé, et c’est la première fois que ça m’arrive… Que des mots, une histoire hantent mes nuits.

Nous ne sommes pas de mauvaises filles est beau, bien écrit, très dur aussi, mais ce n’est pas ça. Il évoque parfaitement les liens filles-mère, la sororité, mais ce n’est pas encore ça.

Ce qui m’a bouleversée, je crois, c’est qu’il parle la langue de mon inconscient, qu’il évoque ces mères toxiques malgré elles, dont on doit se libérer,  qu’il mette en avant la matière. La mère met le nez de Maud, sa toute petite fille, dans la merde parce qu’elle n’est pas encore propre. Elle la laisse livrée à elle-même devant ses premières règles. Elle écrase sa grande fille avec le récit de sa nuit de noce ratée et du médecin-boucher qui vient l’examiner. On imagine le sang. Et même lorsqu’elle meurt, l’araignée qui lui grignotait doucement l’esprit et les pensées vient piquer Maud à la cheville, lui faisant à elle aussi perdre la raison.

Ce livre m’a secouée, interpellée, interrogée, et je suis redevable de cela à son auteur, Valérie Nimal. Valérie que j’ai rencontrée il y a longtemps, qui a toujours voulu écrire, et que j’aurai le bonheur de présenter à la Librairie Filigranes mercredi 30 janvier à 18 heures. Et si je n’oublie pas d’enregistrer notre rencontre – cela m’arrive souvent – je la partagerai avec vous, chers lecteurs, dans un prochain post.

Nous ne sommes pas de mauvaises filles, Valérie Nimal, Editions Anne Carrière

La vie secrète d’Elena Faber

Un moment de détente en perspective? Je vous suggère de vous plonger dans l’histoire d’Elena et de Kristof, deux jeunes juifs autrichiens qui tentèrent de résister aux nazis grâce à leur métier de graveur.

Ce qu’ils firent? En plus de fabriquer de faux papiers pour permettre à des familles de fuir, ils glissaient dans les timbres qu’ils étaient obligés de fabriquer pour les Allemands de minuscules symboles – ici une edelweiss,  signe de courage – faisant ainsi passer un message à leurs destinataires.

La jeune Américaine, Jillian Cantor, s’est emparée de ce fait réel de la résistance autrichienne pour construire un très joli roman. Il se passe en deux temps: d’abord aux Etats-Unis en 1989, où le père de Katie perd la mémoire et lui confie son importante collection de timbres. Ella la met en vente et c’est un philatéliste qui attire son attention sur un étrange timbre autrichien.

Ensuite, nous sommes entraînés en 1939, dans un petit village autrichien, là où Kristof apprend la gravure chez un maître juif, Frederik Faber, et sa fille Elena. Les deux époques se mêlant harmonieusement.

Entendons-nous, ce n’est pas de la grande littérature, mais cette histoire est à la fois tragique, belle et émouvante. Elle mêle en tout cas harmonieusement Histoire et histoire d’amour.

PS: merci à Marc Filipson de la Librairie Filigranes pour cette jolie découverte.

La vie secrète d’Elena Faber, Jillian Cantor, Editions Préludes

Vigile

Avoir la chance de lire, coup sur coup, deux livres aussi poignants, aussi bien écrits, c’est rare. Et pourtant c’est un cadeau que la littérature vous offre parfois.

Dans son sommeil, une jeune femme sent que quelque chose ne va pas. D’étranges sons surgissent de son compagnon qui subit un infarctus. Pendant plus d’une demi-heure, en attendant les pompiers, elle lui fait un massage cardiaque, pesant de tout son poids, pour le faire revenir du côté de la vie.

A l’hôpital pourtant les médecins sont pessimistes, craignant des lésions au cerveau. La jeune femme doit alors organiser la vie quotidienne, être au chevet de son homme, devenant son vigile, et s’occuper des enfants. Elle fait appel aux proches qui parlent sans relâche au malade et vont l’entourer d’une ronde d’amour…

C’est un récit bref, qu’on lit d’une traite, le souffle court. Un texte brûlant d’amour où la jeune femme parvient à faire taire ses angoisse et à garder espoir, malgré tout. Un livre qui parle de l’essentiel et qui m’a parfois fait songer au Lambeau. A lire et à offrir à tous ceux que vous aimez.

Vigile, Hyam Zaytoun, Le tripode

Dans le faisceau des vivants

C’est le livre qui m’a touchée le plus profondément, ces dernières semaines.

Alors qu’il narre, entre autres la douleur éprouvée par Valérie Zenatti à la mort d’Aharon Appelfeld, il est aussi et surtout une lumière jetée  sur l’oeuvre du grand écrivain israélien.

Valérie, la traductrice en français des livres d’Aharon, nous parle des liens de profonde amitié qui les liait, de leurs séances de travail.

Elle raconte le jeune enfant issu d’une famille juive, qui à l’aube de la guerre, voit sa mère assassinée devant ses yeux, se terre dans la forêt comme un animal jusqu’en 1945, avant d’immigrer en Israël. Et les échos, les prolongements éclatés de ces faits dans ses livres. 

Alors qu’elle est défaite par son absence, elle traduit des entretiens d’Aharon, encore inconnus d’elle, se rapprochant ainsi de lui, de sa pensée, et de son mystère. Et c’est sur une visite à Czernowitz, la ville natale de l’auteur, en mettant ses pas dans les siens, qu’elle parvient à revenir vers la vie.

« Il y a de l’obscurité dans la lumière et de la lumière dans les ténèbres, le jour et la nuit s’unissent en moi, la joie et la peine aussi, et l’une n’est pas le contraire de l’autre mais son complément absolu, la joie de l’avoir connu et d’avoir été aimée de lui, la peine de l’avoir perdu, mais je trouverai sans doute un autre mot sur ce chemin, une image peut-être pour dire cela, la trace laissée en moi, la vie en son absence. »

Valérie Zenatti a des accents quasi bibliques pour parler de son sujet. J’avais déjà adoré son roman Jacob, Jacob, paru en 2014, chez l’Olivier. Dans Le Faisceau des vivants elle a touché à la fois ma sensibilité et mon amour des lettres. Et je n’ai plus qu’une envie, relire les livres d’Appelfeld, en découvrir de nouveaux, et tous ceux de sa traductrice!

Dans le faisceau des vivants, Valérie Zenatti, Editions de l’Olivier

Anatomie d’un scandale

Je vous préviens: mieux vaut prévoir beaucoup de temps devant vous pour lire ce thriller psychologique. Il est terriblement addictif! Je l’ai avalé d’une traite un dimanche pluvieux et m’en suis régalée.

Kate est avocate et défend Olivia, une jeune femme qui accuse de viol son ancien amant, James Whitehouse. Or, celui-ci n’est pas n’importe qui. Sous-secrétaire d’Etat, il est aussi le meilleur ami et confident du Premier ministre. Et Kate a de bonnes raisons de croire James coupable.

Sophie est l’épouse du prévenu et défend bec et ongles son couple et sa famille. LA famille. Mais bien sûr, la vérité n’est pas toujours où l’on croit…

J’ai adoré ce livre, bien écrit, passionnant. Sarah Vaughan n’a pas sa pareille pour alterner présent et flash-backs, jouant habilement des retournements de situation qui éclairent les scènes d’un jour nouveau. Préludes, l’éditeur compare Anatomie d’un scandale au Maître des Illusions de Dona Tartt. Il y a du vrai dans cela, le scandale plongeant ses racines dans la vie universitaire des protagonistes. Un tout bon divertissement en tout cas.

Anatomie d’un scandale, Sarah Vaughan, Préludes