Petit rat de l’opéra

pourquoi-la-petite-danseuse-d-edgar-degas-a-provoque-un-scandaleM215537.jpg C’est une petite statue aujourd’hui vendue en miniature et par milliers au Musée d’Orsay. Mais cette petite danseuse de quatorze ans qu’on s’offre en carte postale ou en guise de porte-clé, est une avant tout une oeuvre de Degas, peintre par excellence du ballet.

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La petite danseuse choque dès sa première exposition, artistiquement d’abord – elle est trop réaliste – et puis on lui trouve des airs de criminelle. Pourquoi? Parce que le sculpteur a exagéré ses traits mais surtout parce qu’elle évoque une des conditions sociales les plus misérables. Dans la dernière partie du 19e siècle, les petits rats de l’Opéra étaient, en effet, issus des pauvres entre les pauvres. Elles formaient un vivier de chair fraîche pour les bourgeois qui aimaient se promener dans les coulisses du Palais Garnier. Et Marie Van Goethem, la petite danseuse de 14 ans n’échappe pas à la règle. Entre danse et prostitution, poser pour Degas n’est qu’un des divers emplois qui lui permettent de survivre.

Camille Laurens retrace son histoire, sort la petite Marie de l’anonymat et nous offre surtout une  peinture sociale, ainsi qu’une étude de l’oeuvre de Degas replacé dans le panorama artistique de son époque. Son récit est à la fois érudit et passionnant.

La petite danseuse de quatorze ans, Camille Laurens, Stock

Livre numérique offert pas NetGalley.fr

A glisser en poche!

IMG_0443.jpg Comme chaque année, de jolies éditions de livres de poche sortent pour Noël. Réédition de best-sellers ou de classiques, à environ 10 euros, elles font un cadeau parfait. J’en ai sélectionné trois pour vous, mais il y en a beaucoup d’autres.

Au Livre de Poche: Léonard et Virginia Woolf, Je te dois tout le bonheur de ma vie de Carole d’Yvoire Comment ne pas être attiré par la ravissante couverture cartonnée de ce livre? En plus il s’agit d’un inédit qui raconte les premières années de vie de couple de Virginia et Léonard Woolf, ainsi que la naissance de leur maison d’édition. Un joli objet littéraire à offrir sans modération.

Le Livre de Poche

Chez Pocket: Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une de Raphaëlle Giordano
Je l’avais pris en vacances sur ma liseuse numérique. Je l’ai trouvé un peu bébête au début, pas trop bien écrit, mais au final je me suis prise au jeu. Et ce roman sur un thème cher au développement personnel (je suis fan!) m’a vraiment fait du bien et profondément détendue. J’ai donc racheté cette version pour moi mais aussi pour mes copines.

Pocket

Chez 10/18: Nord-Michigan de Jim Harrison
Celui-là, je l’offre et je le garde aussi pour moi. Cela fait longtemps que je veux découvrir cet auteur américain et je vais m’y atteler pendant les vacances de Noël. Le mot de l’éditeur: instituteur dans une bourgade rurale du Nord-Michigan, Joseph vit dans la ferme de ses parents. Entre la chasse et la pêche, il partage ses nuits avec Rosalee, son amie d’enfance. Quand survient Catherine, une de ses élèves, âgée de 17 ans et très affranchie… Plus que tentant!

10/18

Histoire à deux voix

CVT_Et-soudain-la-liberte_3476 Evelyne Pisier, brillante universitaire, rencontre Caroline Laurent lorsqu’elle vient déposer son manuscrit aux Editions Les Escales. S’en suit entre ces deux femmes, que près de 50 ans séparent, une amitié très forte, faite de travail et de confidences. Malade, l’écrivain fait promettre à son éditrice de terminer le livre. Ce que Caroline fit à la mort d’Evelyne.

Ainsi, le roman du livre en train de s’écrire ajoute une dimension supplémentaire au récit de la vie d’Evelyne qui ne manqua pas d’épisodes rocambolesques.

Elle naît en 1941, en Indochine, où son père est haut fonctionnaire. Maurrassien, proche du régime de Vichy, raciste, celui-ci tente d’inculquer sa vision du monde à ses enfants. Sa mère, elle, est une amoureuse passionnée, une femme de son temps, soumise en toute conscience à son mari. Mais assez forte et intelligente pour se libérer de ses chaînes le moment venu et emmener ses enfants en France.
A 20 ans, Evelyne étudie, milite dans les mouvements de gauche, et part à Cuba où elle devient la maîtresse de Fidel Castro. Avant de revenir, comme sa mère, en France…

J’ai adoré cette double histoire animée d’un puissant souffle romanesque. Elle traverse le 20e siècle, fait l’écho de ses guerres et de ses luttes et est particulièrement enthousiasmante.
Et soudain la liberté, Evelyne Pisier et Caroline Laurent, Les Escales

Souvenirs, souvenirs

Dans-mes-yeux.jpg Il aura fallu à Amanda Sthers des heures de conversations amicales avec la rockstar pour arriver à ce très joli texte. Elle lui prête sa voix, se faisant selon ses propres termes « légère sous ma plume, je suis là pour ne plus exister, je suis la fumée de cigarette qui disparaît entre Johnny Hallyday et vous. » Ce n’est donc ni un recueil d’entretiens, ni une biographie classique, fourmillant de dates et de souvenirs. Le lecteur est plongé dans un tête à tête chuchoté avec l’artiste qui égrène ses souvenirs. De ses débuts à ses plus grands shows, en passant par le manque de père criant, les bandes de potes, l’amour des femmes et de ses enfants. Loin des documentaires tonitruants entrevus à la TV ces deux derniers jours, voici un livre écrit il y a trois ans, qui rend hommage à Johnny, tout en pudeur.

Dans mes yeux, Johnny Hallyday et Amanda Sthers, Plon et Pocket

Du monde hassidique au monde moderne

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Hier, j’ai eu le plaisir de présenter « Celui qui va vers elle ne revient pas » et de dialoguer avec son auteur, Shulem Deen, à la Librairie Filigranes. Une rencontre passionnante pour un livre qui l’est tout autant.

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Juif orthodoxe, Shulem Deen a 13 ans lorsqu’il intègre la communauté hassidique des Skver, installée à une heure de New York. Il y découvre alors un monde parfaitement clos, tournant le dos au monde moderne, et refusant la moindre ouverture, la moindre question. Où la Bible et le Talmud sont enseignés et vécus de façon immuable. A 18 ans, Shulem se marie avec une jeune fille choisie pour lui et qu’il n’a rencontrée que… pendant sept minutes! Cinq enfants suivent, élevés avec amour.
Pourtant, très vite, Shulem rue dans les brancards et se pose mille et une questions. Malgré les interdits, il lit des livres profanes, écoute la radio, s’achète un ordinateur, puis une TV. A force de confronter sa lecture de la Bible à des écrits scientifiques, sa foi s’effrite, puis disparaît. Accusé d’hérésie par les rabbins de sa communauté, il est obligé de divorcer et de quitter la communauté.
Aujourd’hui, Shulem Deen est heureux et vit à New York. Son intégration à la ‘vie civile’ n’a pas été sans mal. Sur son chemin, il a reçu l’aide d’une association pour laquelle il est aujourd’hui consultant, aidant ainsi d’autres Juifs orthodoxes à sortir de leur milieu.
Il faut lire Shulem Deen, parce que son livre, par ailleurs Prix Médicis Essai 2017, décrit de façon minutieuse un monde que l’on connaît mal, mais surtout parce que c’est le cri d’un homme. Les pages dans lesquelles il décrit la perte de sa foi, sont bouleversantes, lyriques et profondément humaines. On ne sort pas indemne d’une telle lecture.

Celui qui va vers elle ne revient pas, Shulem Deen, Editions Globe. Traduit de l’anglais par Karine Reignier-Guerre

Enfance, etc.

 

137150_couverture_Hres_0J’avais tellement aimé Le voile noir (paru en 1992), Je vous écris (1993) et même Les chats de hasard (1999) que je ne pouvais passer à côté du Rêve de ma mère. Anny Duperey y revient sur le drame terrible de son enfance (ses deux parents morts, asphyxiés au monoxyde de carbone), évoquant d’autres souvenirs – notamment sa soif d’écriture -, et y déroulant le fil rouge de sa vie professionnelle. Douée pour la peinture, elle bifurqua presque par hasard vers le théâtre, le cinéma et la télévision avec le succès que l’on sait. Sans oublier l’épisode du cirque , un lieu hanté par sa mère, qu’elle expérimenta dans le Gala des artistes.

Anny Duperey égrène les souvenirs de sa vie, avec douceur. Elle a le goût de la belle écriture, utilise beaucoup le passé simple, un brin désuet mais si joli. Son livre, très touchant, est nimbé d’une tendre mélancolie.

Le rêve de ma mère, Anny Duperey, Seuil

 

Coup de cœur

CVT_Reveiller-les-Lions_2370.jpg Cela fait plusieurs années que l’Europe est touchée par la problématique des migrants, quittant l’Ethiopie ou l’Erythrée, entre autres, pour rejoindre des cieux plus cléments. Et il n’y a pas que l’Europe. En Israël aussi, des réfugiés venus d’Afrique vivent dans le plus extrême dénuement, relégués aux tâches les plus misérables. C’est sur cette problématique qu’Ayelet Gundar-Goshen, écrivain israélien, a bâti son roman Réveiller les lions.

Ethan vit à Beer-Sheva, ville du Neguev, avec sa femme, Lyath, inspecteur de police et ses deux petits garçons. C’est un neurologue brillant. A l’issue d’une trop longue garde de 20 heures, au lieu de rentrer dormir chez lui, il prend le chemin du désert, tout proche. Son 4×4 prend de la vitesse quand, dans l’obscurité la plus profonde, il heurte un homme, le tue, et prend la fuite. Mais Sirkitt, la femme de la victime a tout vu. Elle lui impose alors ce qui ressemble à un chantage généreux: elle ne dira rien si chaque nuit, il la rejoint et soigne les réfugiés dans un camp de fortune. Ethan voit alors, peu à peu sa vie lui échapper…

J’ai adoré Réveiller les lions, un excellent roman, très dense, mais aussi subtil et qui ne laisse aux lecteurs aucun instant de répit. Construit comme un thriller, la tension y est quasi permanente. Les personnages d’une grande épaisseur, ont un double visage, de doubles mobiles. Il n’est pourtant pas difficile de deviner qui s’en sortira dans ce étrange tête-à-tête entre un Israélien des beaux quartiers et une Érythréenne prête à tout pour survivre…

Réveiller les lions, Ayelet Gundar-Goshen, traduction: Laurence Sendrowisz, Presses de la Cité