Ma dévotion

ma dévotion.jpg Quand Helen croise Frank sur un trottoir de Londres quinze ans après qu’ils ne se soient vus pour la dernière fois, ils ont 80 ans. Elle décide alors de lui imposer, de lui raconter sa version de l’histoire qui les lie depuis toujours.

Ces deux-là se sont rencontrés dans l’enfance, se sont alors aimés, parfois détestés, ont été des amants intermittents, mais ont toujours été présents l’un pour l’autre. Enfin surtout Helen pour Frank, qui en assurant l’intendance de la maison dans laquelle ils vivaient, en l’écoutant, en lui parlant, en le soutenant, lui permit de devenir le grand peintre qu’il était. Peintre mais aussi père puisqu’elle éleva avec lui le fils qu’il eut d’un de ses amours de passage. Tout en écrivant ses livres en parallèle, et avant que le drame ne les sépare…

Dans un style magnifique, dans de belles phrases amples, Julia Kerninon raconte avec profondeur et subtilité, la colère, la tendresse, la douleur d’Helen, mais aussi l’amour que cette dernière éprouva pour Frank et dont elle ne lui parla jamais. Ces deux personnages passant en effet leur vie à se rater, dans un ballet d’occasions manquées. Bouleversant!

Ma dévotion, Julia Kerninon, la brune au Rouergue

Je suis Jeanne Hébuterne

Jeanne.jpg Elle est une toute jeune fille, lorsque, élève à l’Académie des Beaux-Arts, elle rencontre Amadeo Modigliani.

Oublié le calme et triste appartement où elle vit avec ses parents et son frère adoré, André. Oublié la bienséance et le confort d’une vie bourgeoise. Modigliani a 15 ans de plus qu’elle? Qu’à cela ne tienne. Elle se lance à corps perdu dans une histoire d’amour passionnée et dans la vie de bohème désargentée de Montparnasse, début 20e siècle.

Au-delà de l’intensité, de l’amour qui brûle ces pages, de leur fin tragique – ils meurent très jeunes – à tous les deux, ce qui m’a frappée dans ce livre, c’est le statut des jeunes filles, alors si ingrat. On devient vite une traînée, si l’on ne suit pas le droit chemin de l’époque, si l’on ne claquemure pas son désir. Point de salut hors d’un bon mariage et des enfants. Jeanne paiera le prix fort pour sa liaison: affamée, diffamée, pauvre, en quasi rupture avec sa famille.

Olivia Elkaïm nous permet ici de découvrir un personnage magnifique auquel elle a su  donner toute sa flamme.

Notez que le livre vient de paraître chez Points, en édition de poche.

Moi, Jeanne Hébuterne, Olivia Elkaim, Stock et Points

Le coeur converti

coeur converti.jpg 1090. Vigdis et David tombent amoureux l’un de l’autre. D’origine noble, scandinave et flamande, elle vient du Nord de la France. Lui est un Juif sépharade de Narbonne. Ils n’auraient jamais dû se rencontrer et pourtant…

Alors que Stefan Hertmans, un écrivain belge flamand, résidait dans sa maison de vacances du petit village de Monieux, situé face au Mont-Ventoux, il prit connaissance d’un pogrom qui y eut lieu mille ans plus tôt. A force de fouiller dans de nombreux documents, il y trouva mention du couple formé par Vigdis et David. A partir de là son imagination, appuyée par de solides recherches historiques, s’emballa.

Son livre est à la fois un roman, et un document sur le roman en train de s’écrire. J’adore cette façon d’emmener les lecteurs dans les cuisines de la littérature!

Quant à l’histoire, elle est à la fois tragique et belle. Quand ils se rencontrent Vigdis et David vivent à Rouen. Elle chez ses parents, lui à la yeshiva (école religieuse). A cette époque les différentes communautés religieuses vivent en paix, et très proche les unes des autres, la cathédrale côtoyant la synagogue. Fragile équilibre. Ce qui n’empêche pas le père de Vigdis d’être furieux lorsque la jeune fille s’enfuit avec David et se convertit au judaïsme. Il envoie alors à sa suite tous les chevaliers du royaume. La vie du jeune couple ne sera plus alors qu’une fuite perpétuelle. Aggravée encore par le départ en croisades des armées et des gueux commettant sur leur route de nombreux massacres.

Je ne vous en dis pas plus. Mais sachez que Le cœur converti est à la fois, passionnant, émouvant, très érudit, tout en restant facile à lire. C’est également un roman historique qui tente de reconstituer cette période que l’on connaît finalement assez peu: le Moyen-Age.

Le cœur converti, Stefan Hertmans, Gallimard

Le livre dont tout le monde parle, à raison!

IMG_0907.jpg J’ai lu La vraie vie au début du mois de juillet, conseillée par Marc Filipson, le patron de Filigranes. J’ai avalé, adoré, admiré ce premier roman d’Adeline Dieudonné, jeune auteure belge. Sa force et son énergie m’ont littéralement clouée sur place.

La narratrice est une petite fille qui grandit auprès d’un père chasseur et extrêmement violent. Sa mère qu’elle désigne du mot d’amibe est complètement transparente et ne fait rien d’autre que tenter, sans succès, d’éviter les crises de violence et les coups de son mari. Malgré les mauvaises cartes qui lui ont été distribuées, la petite fille grandit et trouve son équilibre d’une étrange façon…

Il m’est parfois difficile de dire pourquoi j’ai aimé un livre mais ici les raisons ne manquent vraiment pas. Au-delà du propos qui peut peut-être heurter, je dirais ici que c’est une oeuvre littéraire, tout simplement. A l’écriture à la fois fine et percutante, à la structure et à la mécanique impeccables, se terminant par un crescendo inattendu. Il n’y a pas un seul mot de trop, tout est parfaitement à sa place.
On voudrait s’échapper avec la mère et ses enfants de l’atmosphère étouffante qui règne dans la maison. Atmosphère d’ailleurs parfaitement décrite. Les personnages sont attachants, bien sûr, mais tellement plus que cela. La petite fille qui veut redonner le sourire à son frère, parvient à sortir de chez elle et à se donner les clés pour s’extraire de son milieu. Puisque remonter le temps n’est pas possible, elle deviendra un petit génie de la physique. Je trouve le mot résilience parfois utilisé à tort et à travers, mais ici c’est vraiment de cela qu’il s’agit.

PS: La vraie vie fait partie des livres que j’ai lus pour le Prix Filigranes

La vraie vie, Adeline Dieudonné, Editions de L’iconoclaste

Un monde à portée de main

maylis.jpg Maylis de Kerangal a écrit une petite merveille, un roman qui nous permet de plonger dans les secrets de l’art du trompe-l’œil.

Paula Karst, Parisienne, a une petite vingtaine d’années quand elle s’inscrit dans une école bruxelloise, qui apprend à reproduire marbres, bois et écailles de tortue. La formation est intense. Pendant six mois, elle travaille sans relâche en compagnie de Jonas et Kate. Ce trio à la fois intense et symbiotique, répond peu à peu aux exigences de la dame au col roulé et atteint l’excellence. Paula se lance alors dans la vie professionnelle qui la mène des studios de Cinecitta à Rome, à la grotte de Lascaux dont elle doit reproduire un fac-similé…

Ce qui m’a frappée dans ce roman, c’est la langue magnifique du trompe-l’œil, qui évoque les couleurs d’un nuancier à la fois très large et précis. C’est aussi la langue de la création qui s’élabore sous nos yeux de lecteurs et nous fait voir et ressentir. La langue de la lenteur. Et puis s’opère un glissement et l’on passe de l’autre côté du miroir, on n’est plus à côté mais dans l’histoire, osant à peine respirer face au travail de Paula, ayant envie de prendre un pinceau, près d’elle.

Un monde à portée de main est un des plus beaux romans sur l’art que j’ai lus récemment. Un coup de cœur de cette rentrée littéraire 2018.

Un monde à portée de main, Maylis de Kerangal, Verticales

La chance de leur vie

Desarthe.jpg La rentrée littéraire bat son plein et j’ai pris un peu de retard. Voici enfin ma première chronique, celle du roman d’un auteur que j’aime tout particulièrement et que je suis fidèlement.

La chance de leur vie, c’est qu’Hector ait accepté un poste de professeur dans une université de Caroline du Nord. Sa femme Sylvie et son fils Lester l’accompagnent. Alors qu’il devient la coqueluche du département de philologie romane, multipliant les conquêtes, Sylvie, elle reste plutôt en retrait.

Ce que j’ai adoré dans ce roman, c’est la façon qu’a Agnès Desarthe de creuser sous la peau de ses personnages. Son héroïne, m’a fait penser à un héron sur une patte. Toute de grâce et de mal-être, entraînant celui de ses interlocuteurs. Tout lui est difficile, que ce soit s’adapter à ce niveau milieu, ou se rendre à l’Alliance française, une scène épique. Hector, lui, est tout d’une pièce. Il aime profondément sa femme tout en entretenant deux liaisons qui ravivent sa fierté de mâle. Quant à leur fils, il vit son expérience américaine d’une étrange façon. L’attentat du Bataclan, même vécu de loin, claque dans leur vie comme une déflagration…

Si vous ne la connaissez pas encore, je ne peux que vous conseiller ce roman d’Agnès Desarthe ainsi que tous les autres. Son extrême sensibilité fait des merveilles.

La chance de leur vie, Agnès Desarthe, Editions de l’Olivier

Idaho

Idaho.jpg En me baladant à Paris et parmi les livres, début juillet, une libraire m’a conseillé de lire Idaho, un premier roman américain à côté duquel j’étais passée.

Habituellement je me réfère aux avis des excellents libraires-amis de la Librairie Filigranes mais en vacances, c’est agréable de bouquiner hors des sentiers battus.

Alors, Idaho. Je préfère vous prévenir, l’atmosphère y est pesante, le silence trop profond et les douleurs terribles. Mais quel livre!

Quand Ann épouse Waze, il a perdu sa femme et ses deux enfants. Ils s’installent ensemble dans sa maison très isolée, sur la montagne, inaccessible quand il neige, et où les seules traces d’êtres vivants sont celles des animaux. Comme tous les hommes de sa famille, Waze perd précocement la mémoire. Il va jusqu’à oublier le jour tragique où les siens ont disparu. Et c’est Anne qui va tenter de rassembler les pièces du puzzle…

L’écriture et la structure du livre sont particulièrement bien maîtrisés pour un premier roman. De nombreux flash-back permettent de percevoir le drame initial dans son ensemble. On passe de la prison où croupit Jenny, la première épouse, à des scènes heureuses de la vie quotidienne avec les enfants, seule clarté dans cet univers aux émotions brutes. Quant à moi, j’ai été emportée et plus que séduite par ce roman très noir.

Idaho, Emily Ruskovich, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Simon Baril, éd. Gallmeister

Un mariage anglais

Un mariage anglais.jpg Dès la première page, c’est la finesse de l’écriture qui frappe et qui m’a littéralement happée. Puis il y a le lieu, une maison proche de la mer, où les piles de livres redessinent la surface habitable. Quant à l’intrigue, elle se focalise sur les aléas d’un mariage difficile.

Gil est un homme épuisé. Un beau jour il croit apercevoir sa femme, Ingrid, disparue onze ans plus tôt. En la poursuivant, il tombe le long d’une paroi rocheuse et se retrouve à l’hôpital. Ses deux filles Nan et Flora accourent à son chevet… Ce n’était bien sûr pas d’Ingrid qu’il s’agissait. Pourtant, celle-ci se manifeste par des lettres laissées au hasard des milliers de livres éparpillés dans la maison et que Gil va relire. Celles-ci évoquent leur histoire d’amour passionnée, leur mariage chaotique – Gil la trompait allègrement dès le début de leur histoire, n’hésitant pas à l’humilier – leurs enfants nés et perdus. Elles égrènent la musique des jours et des sentiments.

Ce livre est un petit bijou à la structure parfaite, à la langue délicate, à l’histoire poignante. Très loin des grosses daubes que l’on consacre livres d’été, il pourra sans hésiter vous servir de compagnon à la plage, à la campagne et au jardin.

Un mariage anglais, Claire Fuller, Stock

Lectures d’été

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Bonjour chers lecteurs, cela faisait longtemps que je voulais ajouter une petite note personnelle à ce blog. D’abord pour vous remercier de me suivre fidèlement mais aussi pour parler lectures de vacances. Habituellement je ne bloggue pas en été mais cette année j’ai décidé de continuer, à un rythme peut-être un peu plus paresseux.

A mon programme, les romans parus en 2018 que je n’ai pas eu le temps de lire:
Un mariage anglais, Claire Fuller, Stock
La saison des feux, Celeste Ng, Sonatine
Bissextile, Eric Russon, Robert Laffont
Le Ministère du bonheur suprême, Arundhati Roy, Gallimard
Les chemins de la haine, Eva Dolan, Liana Levy.

Auquel s’ajoutent Congo, Une histoire de David Van Rijbrouck, Actes Sud et Thera de Zeruya Shalev, Gallimard. Et peut-être un ou deux classiques. Chaque année je me dis que je vais lire Crime et Châtiment de Dostoïevski, mais je ne trouve jamais le temps. Cet été peut-être… Mais il y a aussi les 8 livres du Prix Filigranes (je fais partie du jury). Je serai bien occupée, c’est sûr!

N’hésitez pas à partager vos lectures de vacances, en commentaire de ce post ou sur la page Facebook Les amis de B comme bouquiner. Cela nous permettra d’enrichir nos listes.

En attendant, je vous souhaite de belles vacances, reposantes, ressourçantes, enrichissantes. Profitez des histoires de nos auteurs préférés mais aussi et avant tout des vôtres!
Photo: Telerama

La fille qui brûle

Claire Messud.jpg Julia et Cassie se connaissent depuis la maternelle et passent tout leurs temps ensemble. Elles sont amies, presque sœurs, quasi jumelles. Jusqu’à leur entrée au Collège…

Julia, élevée dans une famille unie, aime étudier et veut réussir. Cassie, elle, vit seule avec sa mère, une infirmière un peu étrange, et fait de mauvaises rencontres, noue de nouvelles amitiés. Au grand chagrin de Julia, car quand on a connu un tel lien, tout paraît bien fade.

Claire Messud excelle à sonder les âmes des jeunes filles à la croisée des chemins. Elle se glisse d’ailleurs dans le personnage de Julia, narratrice de l’histoire. Qui raconte la vie en famille, ses études, ses amours. Qui capte le moment où les mères apprennent aux filles à se méfier des hommes, prédateurs potentiels. Qui permettra de découvrir où Cassie a fugué…

Il y a tant de profondeur, tant de finesse chez cet auteur, que je n’ai pas envie de quitter trop vite son univers. Cet été, je mets donc à mon programme lecture son opus précédent, La femme d’en haut (Gallimard).

La fille qui brûle, Claire Messud, Gallimard