Douleur d’enfance

51R9W6KYfzL._SX195_.jpg C’est un roman à quatre voix dont la lecture m’a littéralement soufflée. Celles de deux enfants, Théo et Mathis, de la mère de Mathis et d’une prof de bio, Hélène.

Dès la rentrée, Hélène, remarque Théo et constate surtout que quelque chose chez lui ne va pas. Cette ancienne enfant battue a des antennes pour détecter la moindre tête rentrée dans les épaules, les regards fuyants, les attitudes de retrait. Elle alerte le corps professoral, l’infirmière, mais rien n’y fait. Elle est la seule à s’en inquiéter.

Théo, vit en garde alternée, une semaine chez son mère, une semaine chez son père où il est complètement livré à lui-même. Au chômage, son père a complètement perdu pied, il ne se lave plus, ne se lève plus. Par loyauté (et voilà l’explication du titre), Théo ne dit rien, ni à sa mère, ni à Mathis son meilleur ami, ni à ses profs, et sombre petit à petit…

Un livre de Delphine de Vigan est toujours un événement. Son dernier opus décrit avec douceur et avec une justesse inouïe, les conflits de loyauté que vivent les enfants de parents divorcés, sans aller tous heureusement jusqu’au drame. S’y ajoutent un rythme implacable dans la narration et des personnages en souffrance extrêmement touchants. Voici un de mes premiers coups de cœur 2018

Les Loyautés, Delphine de Vigan, JC Lattès

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La promesse de l’aube: le livre et le film

51r4k4aXfsL._SX297_BO1,204,203,200_.jpg « Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances.  »

Comment parler d’un livre écrit en 1960 et dont tout a été dit? Peut-être juste en disant qu’il suscite toujours le même émerveillement, le même bouleversement… La promesse de l’aube, sans être une véritable autobiographie, évoque l’enfance de Romain Gary à Wilno, sa fuite à Nice, sa guerre auprès des Anglais. Mais c’est avant tout, comme le Livre de ma mère d’Albert Cohen, une ode à l’amour maternel. Et quelle mère! Nina Kacew est fantasque, se bat comme une lionne pour que son fils ait tout, même dans la pauvreté, veut lui donner une confiance folle en ses capacités: « Tu seras Tolstoï mon fils, tu seras ambassadeur de France. » Romain Gary emploiera sa vie à combler ses espérances et à la chercher dans toutes les femmes.

Et le film? J’ai été le voir deux jours après avoir terminé ma lecture. J’ai passé un bon moment de cinéma, j’ai été émue, j’ai aimé les interprétation de Charlotte Gainsbourg et de Pierre Niney, mais… Là où le livre est chair, pensées, intériorité, le film ne propose qu’une successions de scènes, très cinématographiques, certes. Mais où il manque à mon sens l’essentiel.

La promesse de l’aube, Romain Gary, Gallimard et Folio, film d’Eric Barbier

A glisser en poche!

IMG_0443.jpg Comme chaque année, de jolies éditions de livres de poche sortent pour Noël. Réédition de best-sellers ou de classiques, à environ 10 euros, elles font un cadeau parfait. J’en ai sélectionné trois pour vous, mais il y en a beaucoup d’autres.

Au Livre de Poche: Léonard et Virginia Woolf, Je te dois tout le bonheur de ma vie de Carole d’Yvoire Comment ne pas être attiré par la ravissante couverture cartonnée de ce livre? En plus il s’agit d’un inédit qui raconte les premières années de vie de couple de Virginia et Léonard Woolf, ainsi que la naissance de leur maison d’édition. Un joli objet littéraire à offrir sans modération.

Le Livre de Poche

Chez Pocket: Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une de Raphaëlle Giordano
Je l’avais pris en vacances sur ma liseuse numérique. Je l’ai trouvé un peu bébête au début, pas trop bien écrit, mais au final je me suis prise au jeu. Et ce roman sur un thème cher au développement personnel (je suis fan!) m’a vraiment fait du bien et profondément détendue. J’ai donc racheté cette version pour moi mais aussi pour mes copines.

Pocket

Chez 10/18: Nord-Michigan de Jim Harrison
Celui-là, je l’offre et je le garde aussi pour moi. Cela fait longtemps que je veux découvrir cet auteur américain et je vais m’y atteler pendant les vacances de Noël. Le mot de l’éditeur: instituteur dans une bourgade rurale du Nord-Michigan, Joseph vit dans la ferme de ses parents. Entre la chasse et la pêche, il partage ses nuits avec Rosalee, son amie d’enfance. Quand survient Catherine, une de ses élèves, âgée de 17 ans et très affranchie… Plus que tentant!

10/18

Histoire à deux voix

CVT_Et-soudain-la-liberte_3476 Evelyne Pisier, brillante universitaire, rencontre Caroline Laurent lorsqu’elle vient déposer son manuscrit aux Editions Les Escales. S’en suit entre ces deux femmes, que près de 50 ans séparent, une amitié très forte, faite de travail et de confidences. Malade, l’écrivain fait promettre à son éditrice de terminer le livre. Ce que Caroline fit à la mort d’Evelyne.

Ainsi, le roman du livre en train de s’écrire ajoute une dimension supplémentaire au récit de la vie d’Evelyne qui ne manqua pas d’épisodes rocambolesques.

Elle naît en 1941, en Indochine, où son père est haut fonctionnaire. Maurrassien, proche du régime de Vichy, raciste, celui-ci tente d’inculquer sa vision du monde à ses enfants. Sa mère, elle, est une amoureuse passionnée, une femme de son temps, soumise en toute conscience à son mari. Mais assez forte et intelligente pour se libérer de ses chaînes le moment venu et emmener ses enfants en France.
A 20 ans, Evelyne étudie, milite dans les mouvements de gauche, et part à Cuba où elle devient la maîtresse de Fidel Castro. Avant de revenir, comme sa mère, en France…

J’ai adoré cette double histoire animée d’un puissant souffle romanesque. Elle traverse le 20e siècle, fait l’écho de ses guerres et de ses luttes et est particulièrement enthousiasmante.
Et soudain la liberté, Evelyne Pisier et Caroline Laurent, Les Escales

Coup de cœur

CVT_Reveiller-les-Lions_2370.jpg Cela fait plusieurs années que l’Europe est touchée par la problématique des migrants, quittant l’Ethiopie ou l’Erythrée, entre autres, pour rejoindre des cieux plus cléments. Et il n’y a pas que l’Europe. En Israël aussi, des réfugiés venus d’Afrique vivent dans le plus extrême dénuement, relégués aux tâches les plus misérables. C’est sur cette problématique qu’Ayelet Gundar-Goshen, écrivain israélien, a bâti son roman Réveiller les lions.

Ethan vit à Beer-Sheva, ville du Neguev, avec sa femme, Lyath, inspecteur de police et ses deux petits garçons. C’est un neurologue brillant. A l’issue d’une trop longue garde de 20 heures, au lieu de rentrer dormir chez lui, il prend le chemin du désert, tout proche. Son 4×4 prend de la vitesse quand, dans l’obscurité la plus profonde, il heurte un homme, le tue, et prend la fuite. Mais Sirkitt, la femme de la victime a tout vu. Elle lui impose alors ce qui ressemble à un chantage généreux: elle ne dira rien si chaque nuit, il la rejoint et soigne les réfugiés dans un camp de fortune. Ethan voit alors, peu à peu sa vie lui échapper…

J’ai adoré Réveiller les lions, un excellent roman, très dense, mais aussi subtil et qui ne laisse aux lecteurs aucun instant de répit. Construit comme un thriller, la tension y est quasi permanente. Les personnages d’une grande épaisseur, ont un double visage, de doubles mobiles. Il n’est pourtant pas difficile de deviner qui s’en sortira dans ce étrange tête-à-tête entre un Israélien des beaux quartiers et une Érythréenne prête à tout pour survivre…

Réveiller les lions, Ayelet Gundar-Goshen, traduction: Laurence Sendrowisz, Presses de la Cité

 

Lire l’Algérie

Nos richesses.jpgQu’y a -t-il comme plus belles richesses que la littérature? Quand Edmond Charlot ouvre sa toute petite librairie à Alger en 1935, il a à peine 20 ans, et il veut vendre mais surtout éditer, faire connaître les livres, y accueillir ses amis écrivains. Un certains Albert Camus s’y fait éditer et y corrige ses manuscrits, lui, mais aussi tant d’autres grands écrivains français nés en Algérie, comme Jules Roy, Albert Cossery, Emmanuel Roblès…

Le devenir de la librairie, opportunément appelée Nos richesses va suivre les méandres de l’Histoire de l’Algérie. La Deuxième guerre mondiale va compliquer la vie d’Edmond Charlot qui ne trouve plus de papier. L’Indépendance le forcer à quitter ce pays qu’il aime tant.
Quant à la librairie, elle restera longtemps debout, gardée par son fidèle vigie, Abdallah.

Jusqu’à ce qu’un beau jour un jeune homme vienne de France pour la vider..

Il y a tant de douceur de vivre, tant d’amour pour les livres et ceux qui les écrivent que j’ai lu Nos richesses, le sourire aux lèvres. Mais on peut y voir tant d’autres choses aussi: la gentillesse et la chaleur des commerçants qui entourent Nos richesses, l’absurdité de l’Algérie d’aujourd’hui où tout est finalement voilé de tristesse. Tout comme le contraste saisissant entre le libraire passionné, le gardien fidèle et son fossoyeur, Ryad, qui ne lit pas même une page…
A partir de faits réels – la librairie et son fondateur ont existé – Kaouther Adimi a écrit un un beau roman à l’atmosphère presque ouatée. Nos richesses a reçu le Prix Renaudot des Lycéens et c’est plus que mérité.

Nos richesses, Kaouther Adimi, Seuil

La route de l’espoir

 

51Z7g5QzZdL._SX210_.jpgCora a 16 ans et est esclave dans une plantation de Géorgie au sud des Etats-Unis. Sa grand-mère y est arrivée d’Afrique, sa mère, Mabel, a eu la force de s’enfuir en la laissant seule derrière elle. Quand Caesar, esclave lui aussi, lui demande de partir avec lui, elle accepte. Que laisse-t-elle derrière elle sinon la solitude et la servitude, un travail harassant dans les champs de coton, les coups de fouet qui pleuvent, l’arbitraire et les tortures auxquelles sont soumis les désobéissants de tous ordres?

César et elle rencontrent un abolitionniste, un homme généreux qui les conduit à l’Underground Railroad, un véritable chemin de fer qui s’arrête dans plusieurs Etats et permet aux fugitifs de refaire leur vie dans le Nord. Au cours de leur périple ils auront la chance de rencontrer des personnes secourables et la malchance d’être suivis par un chasseur d’esclaves…

Nous sommes en 1860 et de la Géorgie au Tennessee, en passant par la Caroline du Sud et l’Indiana, Cora va découvrir chaque fois une facette différente de l’asservissement et des cruautés faits aux noirs. Devenant à chaque étape plus forte, et incarnant malgré tout un tout petit espoir de liberté.

Ce formidable roman qui, malgré le propos très dur, ne lésine pas sur la fantaisie – le parcours d’étapes de l’Underground Railroad devenant ici un véritable train – s’appuie aussi sur une très large documentation.

Encensé aux Etats-Unis, Underground Railroad, a été couronné par le Prix Pulitzer et le National Book Award.

Underground Railroad, Colin Whitehead, traducteur: Serge Chauvin, Albin Michel