Dans la forêt

CVT_Dans-la-Foret_7057.jpg Il y a d’abord des coupures d’électricité. Courtes avant de devenir totales. Les magasins qui se vident. Des épidémies qui déciment la population… Sans qu’on ne comprenne vraiment pourquoi. Nell et Eva vivent avec leurs parents dans une maison à l’orée de la forêt, loin du village. Leur mère meurt d’un cancer juste avant la catastrophe, leur père d’un accident. Au début les deux jeunes filles tentent de garder leurs habitudes. Nell, future ballerine, danse sans relâche. Avec un métronome puisqu’il n’y a plus de musique. Eva, qui devait rentrer à Harvard, continue à étudier… l’encyclopédie familiale. Petit à petit les vivres manquent et elles cultivent un potager, faisant aussi des incursions de plus en plus prolongées dans la forêt…
Contre toute attente, la monotonie est absente du roman de Jean Hegland, plus exploration psychologique que du monde. L’aventure, la fin d’un monde ont lieu à deux pas de chez soi, mais le talent de l’auteur fait qu’on s’attache immédiatement à son roman. Il y a de l’aisance, de la fluidité dans l’écriture de Dans la forêt qu’on dévore d’un bout à l’autre.
Dans la forêt, Jean Hegland, Gallmeister

Les révolutions de Bella Casey

Bella Casey Dublin, fin du 19e siècle. Bella Casey, l’aînée d’une fratrie nombreuse, se différencie des autres par son goût du savoir et de l’étude. Elle connaît Shakespeare et la grammaire sur le bout des doigts quand elle prend place sur les bancs de l’Ecole Normale, qu’elle réussit brillamment. Les rêves de Bella sont raisonnables: travailler, se marier, et avoir des enfants. Mais ils sont contrecarrés par l’horrible révérend, son supérieur lors de son premier emploi d’institutrice. Ce dernier la met enceinte, ce qui la force à fuir et à épouser le premier venu avant que sa grossesse ne soit visible.
Il est question ici d’amour filial , celui qui lie Bella à Jack, son plus jeune frère. Bella l’élève et Jack la soutient tout au long de sa vie. Mais aussi de violence conjugale, de folie et de terrible pauvreté. Tout ça sur fond des tensions qui mèneront à la révolution irlandaise de 1916. Bella Casey est un personnage magnifique dont on suit avec angoisse et chagrin la déchéance. Quant à Jack, il n’est autre que Sean O’Casey, un des plus grands dramaturges irlandais. Le romanesque repose ici sur des faits réels, sans perdre un instant de sa force.
Mary Morrissy, La Table ronde

La femme sur l’escalier

la-femme-sur-l-escalier-751489-250-400Tout commence par un trio étrange, hanté par un même tableau. Celui d’une femme nue descendant l’escalier. Hélène, la muse, est la femme d’un riche industriel, commanditaire de la toile, avant de devenir la maîtresse du peintre qui veut, lui, absolument récupérer son tableau. Quand un jeune avocat est engagé pour démêler cet imbroglio, il tombe également éperdument amoureux de la belle Hélène qui se joue de lui… Trente-cinq ans plus tard, en voyage d’affaires en Australie, l’avocat tombe sur le tableau dans une galerie de Sydney et n’a de cesse de retrouver Hélène.

Il y a un côté vaudevillesque dans ce roman de Bernard Schlink. Comment ne pas sourire devant ces trois hommes essayant à tout prix d’être le préféré d’Hélène, même à soixante ans passés. Mais ce qui touche surtout, c’est le romantisme des dernières pages, la question qu’il pose – comment rattraper le temps perdu, les occasions manquées – et l’évocation de l’amour vrai et désintéressé décrit dans le troisième tiers du livre. Très beau, même si ça n’a pas la même force que Le Liseur, du même auteur.

Bernard Schlink, Gallimard

Soeurs de miséricorde

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J’aime quand Colombe Schneck parle de sa famille comme dans La réparation. J’aime aussi quand elle s’en éloigne comme ici. Azul est une petite paysanne bolivienne qui grandit dans un vrai paradis: le jardin fruitier de sa mère. Celui-ci permet à la famille de neuf enfants de subvenir à ses besoins, mais lui apporte aussi la beauté de ses arbres. Parce qu’elle est sage et intelligente, Azul quitte son village pour aller étudier dans le collège de la ville la plus proche. Mais pas facile quand on est une Quechua de grandir auprès des Espagnols qui se croient supérieurs. Azul s’accroche pourtant, devient secrétaire, puis perd son emploi et est obligée pour la survie de son mari et de ses enfants de s’exiler à Rome d’abord, à Paris ensuite où elle fait des ménages… On ne s’intéresse pas à assez à la vie des gens que nous côtoyons, même de loin. Colombe Schneck l’a fait, et n’a pas hésité à voyager jusqu’en Bolivie, pour recréer Azul, son magnifique personnage, dépourvue de tout et si désireuse de donner tant et plus. Ce récit court et dense donne encore plus envie d’aller à la rencontre des autres.

Soeurs de miséricorde, Colombe Schneck, Stock

La septième fonction du langage

laurent binent Nous sommes à Paris en 1980, quelques mois avant l’élection de François Mitterrand. En sortant de chez ce dernier, l’écrivain et sémiologue Roland Barthes se fait écraser par une camionnette. Alors qu’il est hospitalisé, un inconnu se glisse parmi les fans à son chevet, et le tue en lui enlevant son respirateur. Sur les traces du tueur, un commissaire de police accompagné d’un jeune linguiste réquisitionné de force à Vincennes, qui l’aidera à comprendre les arcanes de la linguistique et du milieu intellectuel… On y croise aussi bien Ferdinand de Saussure que les théories de Barthes, de Jakobson et de Todorov, décrits sur un ton critique et drôle, du pur bonheur pour l’ancienne romaniste (étutdiante en lettres) que je suis. On s’y balade dans le milieu homosexuel de l’époque avec Michel Foucault comme guide, on y encontre Sollers, Kristeva et B-H.L. Les cadavres s’accumulent et le pauvre commmissaire n’hésite pas à sauter dans la Seine pour tenter de deviner ce qu’est cette septième fonction du langage…
Franchement j’ai bien aimé et bien ri, même s’il y a beaucoup de longueurs et que j’avoue avoir passé des pages (après tout, Daniel Pennac l’autorisait :-)). On peut regretter le côté roman pour initiés mais la description de l’époque et la réflexion sur le roman sont particulièrement réjouissantes.
La septième fonction du langage, Laurent Binet, Grasset

Délivrances

Délivrances L’entrée dans la vie de Lula Ann est loin de se faire en fanfare. D’emblée sa mère ne l’aime pas. Métisse à la peau presque blanche, elle vient d’accoucher d’une petite fille « noire comme la nuit, noire comme le Soudan ». Lula Ann n’aura pas assez de toute son enfance pour se faire pardonner sa couleur, allant jusqu’à injustement dénoncer une institutrice de pédophilie pour que sa mère lui prenne la main. Cette culpabilité-là, elle la traînera, comme un boulet. Malgré tout, elle parvient à s’affranchir de ces jours sombres, devenant directrice d’une société de cosmétiques, rencontrant Brooker un homme lui aussi marqué par une enfance dévastée. Lorsqu’il la quitte, en lui disant qu’elle n’est pas la femme qu’il lui faut, tout s’effondre… Il y a une immense dureté dans ce onzième roman de Toni Morrison, mais heureusement une capacité de rédemption également. Le récit, poignant, oscille entre réalisme et conte. Du tout grand art.

Le problème Spinoza: le choc des cultures

9782253168683-T Suite à des événements d’ordre privé qui m’ont solidement pris la tête, cela faisait bien trois semaines que je n’avais plus lu un livre. C’est Irvin Yalom et son Problème Spinoza qui m’ont remise sur les rails… Ce roman-essai est tellement passionnant et intelligent qu’on ne peut le lâcher. Il met en parallèle deux destins que tout semble séparer et pourtant…
Il y a Baruch Spinoza d’abord, juif sépharade, érudit brillant, précurseur des Lumières, et penseur si iconoclaste qu’il est exclu de sa communauté par un hehem. Puis Alfred Rosenberg, un dignitaire nazi, antisémite depuis ses plus jeunes années et qui découvre, ébahi, que le grand Goethe lui-même vouait au juif Spinoza la plus profonde des admirations. Irvin Yalom donne alternativement la parole à ses deux héros, nous invitant à découvrir le cheminement de leurs pensées. Le psychanalyste n’est jamais très loin puisque et Spinoza et Alfred Rosenberg ont chacun à leurs côtés un ami qui joue le rôle d’accoucheur de leurs pensées.
Extrêmement bien documenté, ce livre nous permet de parcourir une page brillante de l’histoire de la pensée, et une des plus sombres de l’Histoire de l’Europe. On en ressort plus cultivé et l’esprit plus en alerte.
Le problème Spinoza, Irvin Yalom, Le Livre de Poche