Mon père, ce héros

Comment se remettre de la mort à 58 ans, d’un père charmant, généreux, qui professait qu' »On ne doit laisser que de bons souvenirs »? D’un père aimé de tous et qui vous aimait démesurément?

Vingt-cinq ans plus tard, le deuil enfin achevé, Colombe Schneck écrit le roman de Gilbert, médecin, esthète, amoureux des femmes, dont le sourire cachait une angoisse profonde, qu’il refusait de révéler aux autres.

Car Gilbert n’est qu’un petit garçon quand éclate la Deuxième Guerre mondiale. Il est Juif et quitte l’Alsace pour se cacher en Dordogne. Ses parents et lui survivent, mais son père, Max, est assassiné en 1949 et fait l’objet d’un horrible fait divers. Devenu médecin, il est envoyé en Algérie où il découvre tortures et exactions. Viennent ensuite, enfin, des années de paix.

Colombe Schneck a étudié minutieusement les archives de Périgueux, montrant notamment que Gilbert et ses parents ont échappé aux rafles. Elle révèle la générosité comme la noirceur qui ont égrené leur parcours. Elle a également interrogé les témoins, son oncle Pierre, mais également les femmes que Gilbert, marié à Hélène, aimait en en parallèle.

Le résultat est un portrait sensible et émouvant, tout en pudeur et délicatesse, du premier homme de sa vie. Il est aussi l’histoire de ces peurs et angoisses que dans certaines familles – la mienne y compris – on se transmet de génération en génération.

Les guerres de mon père, Colombe Schneck, Stock

Cote: 8,5/10

Petit rat de l’opéra

C’est une petite statue aujourd’hui vendue en miniature et par milliers au Musée d’Orsay. Mais cette petite danseuse de quatorze ans qu’on s’offre en carte postale ou en guise de porte-clé, est une avant tout une oeuvre de Degas, peintre par excellence du ballet.

La petite danseuse choque dès sa première exposition, artistiquement d’abord – elle est trop réaliste – et puis on lui trouve des airs de criminelle. Pourquoi? Parce que le sculpteur a exagéré ses traits mais surtout parce qu’elle évoque une des conditions sociales les plus misérables. Dans la dernière partie du 19e siècle, les petits rats de l’Opéra étaient, en effet, issus des pauvres entre les pauvres. Elles formaient un vivier de chair fraîche pour les bourgeois qui aimaient se promener dans les coulisses du Palais Garnier. Et Marie Van Goethem, la petite danseuse de 14 ans n’échappe pas à la règle. Entre danse et prostitution, poser pour Degas n’est qu’un des divers emplois qui lui permettent de survivre.

Camille Laurens retrace son histoire, sort la petite Marie de l’anonymat et nous offre surtout une  peinture sociale, ainsi qu’une étude de l’oeuvre de Degas replacé dans le panorama artistique de son époque. Son récit est à la fois érudit et passionnant.

La petite danseuse de quatorze ans, Camille Laurens, Stock

Livre numérique offert pas NetGalley.fr

Souvenirs, souvenirs

Il aura fallu à Amanda Sthers des heures de conversations amicales avec la rockstar pour arriver à ce très joli texte. Elle lui prête sa voix, se faisant selon ses propres termes « légère sous ma plume, je suis là pour ne plus exister, je suis la fumée de cigarette qui disparaît entre Johnny Hallyday et vous. » Ce n’est donc ni un recueil d’entretiens, ni une biographie classique, fourmillant de dates et de souvenirs. Le lecteur est plongé dans un tête à tête chuchoté avec l’artiste qui égrène ses souvenirs. De ses débuts à ses plus grands shows, en passant par le manque de père criant, les bandes de potes, l’amour des femmes et de ses enfants. Loin des documentaires tonitruants entrevus à la TV ces deux derniers jours, voici un livre écrit il y a trois ans, qui rend hommage à Johnny, tout en pudeur.

Dans mes yeux, Johnny Hallyday et Amanda Sthers, Plon et Pocket

Du monde hassidique au monde moderne

Hier, j’ai eu le plaisir de présenter « Celui qui va vers elle ne revient pas » et de dialoguer avec son auteur, Shulem Deen, à la Librairie Filigranes. Une rencontre passionnante pour un livre qui l’est tout autant.

Juif orthodoxe, Shulem Deen a 13 ans lorsqu’il intègre la communauté hassidique des Skver, installée à une heure de New York. Il y découvre alors un monde parfaitement clos, tournant le dos au monde moderne, et refusant la moindre ouverture, la moindre question. Où la Bible et le Talmud sont enseignés et vécus de façon immuable. A 18 ans, Shulem se marie avec une jeune fille choisie pour lui et qu’il n’a rencontrée que… pendant sept minutes! Cinq enfants suivent, élevés avec amour.
Pourtant, très vite, Shulem rue dans les brancards et se pose mille et une questions. Malgré les interdits, il lit des livres profanes, écoute la radio, s’achète un ordinateur, puis une TV. A force de confronter sa lecture de la Bible à des écrits scientifiques, sa foi s’effrite, puis disparaît. Accusé d’hérésie par les rabbins de sa communauté, il est obligé de divorcer et de quitter la communauté.
Aujourd’hui, Shulem Deen est heureux et vit à New York. Son intégration à la ‘vie civile’ n’a pas été sans mal. Sur son chemin, il a reçu l’aide d’une association pour laquelle il est aujourd’hui consultant, aidant ainsi d’autres Juifs orthodoxes à sortir de leur milieu.
Il faut lire Shulem Deen, parce que son livre, par ailleurs Prix Médicis Essai 2017, décrit de façon minutieuse un monde que l’on connaît mal, mais surtout parce que c’est le cri d’un homme. Les pages dans lesquelles il décrit la perte de sa foi, sont bouleversantes, lyriques et profondément humaines. On ne sort pas indemne d’une telle lecture.

Celui qui va vers elle ne revient pas, Shulem Deen, Editions Globe. Traduit de l’anglais par Karine Reignier-Guerre

Enfance, etc.

 

J’avais tellement aimé Le voile noir (paru en 1992), Je vous écris (1993) et même Les chats de hasard (1999) que je ne pouvais passer à côté du Rêve de ma mère. Anny Duperey y revient sur le drame terrible de son enfance (ses deux parents morts, asphyxiés au monoxyde de carbone), évoquant d’autres souvenirs – notamment sa soif d’écriture -, et y déroulant le fil rouge de sa vie professionnelle. Douée pour la peinture, elle bifurqua presque par hasard vers le théâtre, le cinéma et la télévision avec le succès que l’on sait. Sans oublier l’épisode du cirque , un lieu hanté par sa mère, qu’elle expérimenta dans le Gala des artistes.

Anny Duperey égrène les souvenirs de sa vie, avec douceur. Elle a le goût de la belle écriture, utilise beaucoup le passé simple, un brin désuet mais si joli. Son livre, très touchant, est nimbé d’une tendre mélancolie.

Le rêve de ma mère, Anny Duperey, Seuil

 

Mon Goncourt à moi

  • Et celui de tout le monde depuis 13 h!

Eric Vuillard écrit comme on filme. Au plus près des visages, dont on devine l’émotion, les coups de chaud, la sueur. En quelques scènes bien campées, il nous montre les compromissions des plus grands industriels allemands envers le nazisme et leurs profits de guerre, de même que la violence de l’Anschluss – l’annexion de l’Autriche à l’Allemagne – et sa part de ridicule, bien moins connue. Son texte a le même effet que le bruit des balles qui claquent soudainement en nous laissant étourdis. L’Ordre du jour est mon Goncourt à moi, un texte moins romanesque que Bakhita ou L’Art de perdre dans lequel je suis plongée, mais d’une efficacité redoutable.

L’Ordre du jour, Eric Vuillard, Actes Sud

Un nazi après la guerre

C’est un roman qui tutoie l’horreur. Basé sur une documentation ultra-complète mais si bien intégrée qu’elle ne sert qu’à étoffer l’histoire et les personnages, sans jamais être didactique. Tout est vrai ici, sauf peut-être, la vie intérieure du personnage principal. Ce qui ne fait qu’amplifier l’horreur. Et l’auteur a su trouver la bonne distance pour nous le raconter.
En 1945, à la chute du régime nazi, par peur d’être jugé, Joseph Mengele le médecin d’Auschwitz, monstre tortionnaire et assassin, fuit en Argentine. Le régime de Peron accueille alors ses semblables à bras ouverts, leur permettant de reconstituer une « société nazie » à Buenos Aires. Pour survivre, Mengele fait de petits boulots au début, puis ose avouer qu’il est médecin et se met à gagner beaucoup d’argent en pratiquant des avortements.
Mais dès la fin des années 50, l’étau se resserre. Le Mossad traque les anciens nazis et enlève à Buenos Aires même Eichmann qui sera jugé à Jérusalem. Il est à deux doigts de trouver Mengele qui parvient pourtant à lui échapper.
Dès lors, son existence n’est plus qu’une longue descente aux enfers. Fuyant au Paraguay d’abord, au Brésil ensuite, terrifié jusqu’au bout par une possible arrestation, l’homme mourra seul et sans éprouver le moindre remord. Soutenu jusqu’au bout financièrement par sa riche famille d’industriels et pratiquement par des d’anciens nazis.
Je suis sortie de cette lecture, consternée, abrutie par les faits, mais quel grand roman!
La disparition de Joseph Mengele, Olivier Guez, Grasset

Politique, encore!

J’ai lu Un personnage de roman, livre oh combien décrié par la critique. L’écrivain Philippe Besson, proche des Macron, a suivi le candidat à la présidentielle pendant toute sa campagne. Il a multiplié les carnets de note, désireux de transformer cette matière en roman et ne parvenant qu’à dessiner un portrait en creux. La lecture du livre est agréable mais ne nous apprend rien de neuf si on a suivi l’actualité au printemps. L’œil de l’auteur n’est pas un œil critique. Mais ce qui frappe par contre, c’est la réflexion de Philippe Besson: même en étant proche du futur président, en lui parlant, en échangeant avec lui des SMS, l’écrivain se rend compte… qu’il ne connaît pas Emmanuel Macron. Moi ce que j’aurais bien voulu savoir c’est ce qu’il pense de sa remarque sur les fainéants, sur ses gestes méprisants de la main. Mais ça c’est une autre histoire. Et la littérature n’a finalement pas gagné grand-chose avec Un personnage de roman.
Philippe Besson, Un personnage de roman, Julliard

Enfance

Toute sa vie, Romain Gary a porté des masques et joué avec la réalité, notamment concernant son père. Il s’est même inventé fils du grand acteur de cinéma russe, Ivan Illich Mosjoukine. Ce qui était totalement faux.
L’écrivain est en fait issu des amours conjugales d’Arieh Kacew, fourreur de Vilnius en Lituanie, ou Wilno en Pologne – ce qui revient au même – et de Mina, modiste. Nous sommes en 1925 et Romain a dix ans. Laurent Seksik va le suivre pendant 24 heures qui seront décisives pour lui. C’est en effet à ce moment que son père adoré quittera définitivement sa mère, ne supportant plus le caractère de Mina, à la fois fantasque et hystérique. Instants terribles pour Romain qui perdit alors le masque de l’enfance.
Mina et son fils vécurent alors dans le ghetto juif de Wilno, dans la pauvreté la plus extrême. Dès ce moment, Mina prévoit de partir en France. Heureusement pour eux et pour l’histoire de la littérature, ils le feront en 1928… Quant aux 60.000 habitants du ghetto, ils périrent tous de la main des nazis et ce y compris Arieh et sa nouvelle famille.
J’aime beaucoup les romans de Laurent Seksik qui sait compléter ce que les biographies officielles ne disent pas. Ce dernier ne fait pas exception à la règle. Au-delà du destin de Romain Gary, la vie juive du ghetto, foisonnante de personnages typiques, est finement décrite, comme d’ailleurs les membres de la famille paternelle de Romain. Et puis il y a l’exceptionnelle fin du livre, que je vous dévoilerai pas, mais qui m’a profondément touchée.
Laurent Seksik, Romain Gary s’en va-t-en guerre, Flammarion

Laetitia

 


Ce texte hybride, à cheval sur le roman et le document, évoque les plus lourdes peines subies par les femmes. Humiliées, violemment battues, violées, assassinées. Mais aussi le milieu dans lequel certaines ont la malchance de grandir. D’une enfance dévastée – abandon, orphelinat, placement en famille d’accueil – d’un effroyable fait divers, Yvan Jablonka a fait un livre extraordinaire. Laëtitia Perrais, une jeune fille de l’Assistance, belle et lumineuse, est assassinée dans des conditions atroces en janvier 2011. L’auteur lui redonne vie, retrace son parcours avec empathie. Ce faisant, il analyse, en historien et sociologue, ce qui a conduit au crime comme le fonctionnement de la justice, manquant cruellement de moyens. Nicolas Sarkozy, alors président de la République, n’est pas épargné, lui qui a récupéré le drame à des fins politiques. Au-delà des enseignements, c’est le visage aux yeux brillants de vie de Laëtitia, sa présence qui dominent l’extraordinaire récit, Prix littéraire Le Monde et Prix Médicis 2016.

Laëtitia ou la fin des hommes, Yvan Jablonka, Seuil