Souvenirs, souvenirs

Dans-mes-yeux.jpg Il aura fallu à Amanda Sthers des heures de conversations amicales avec la rockstar pour arriver à ce très joli texte. Elle lui prête sa voix, se faisant selon ses propres termes « légère sous ma plume, je suis là pour ne plus exister, je suis la fumée de cigarette qui disparaît entre Johnny Hallyday et vous. » Ce n’est donc ni un recueil d’entretiens, ni une biographie classique, fourmillant de dates et de souvenirs. Le lecteur est plongé dans un tête à tête chuchoté avec l’artiste qui égrène ses souvenirs. De ses débuts à ses plus grands shows, en passant par le manque de père criant, les bandes de potes, l’amour des femmes et de ses enfants. Loin des documentaires tonitruants entrevus à la TV ces deux derniers jours, voici un livre écrit il y a trois ans, qui rend hommage à Johnny, tout en pudeur.

Dans mes yeux, Johnny Hallyday et Amanda Sthers, Plon et Pocket

Du monde hassidique au monde moderne

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Hier, j’ai eu le plaisir de présenter « Celui qui va vers elle ne revient pas » et de dialoguer avec son auteur, Shulem Deen, à la Librairie Filigranes. Une rencontre passionnante pour un livre qui l’est tout autant.

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Juif orthodoxe, Shulem Deen a 13 ans lorsqu’il intègre la communauté hassidique des Skver, installée à une heure de New York. Il y découvre alors un monde parfaitement clos, tournant le dos au monde moderne, et refusant la moindre ouverture, la moindre question. Où la Bible et le Talmud sont enseignés et vécus de façon immuable. A 18 ans, Shulem se marie avec une jeune fille choisie pour lui et qu’il n’a rencontrée que… pendant sept minutes! Cinq enfants suivent, élevés avec amour.
Pourtant, très vite, Shulem rue dans les brancards et se pose mille et une questions. Malgré les interdits, il lit des livres profanes, écoute la radio, s’achète un ordinateur, puis une TV. A force de confronter sa lecture de la Bible à des écrits scientifiques, sa foi s’effrite, puis disparaît. Accusé d’hérésie par les rabbins de sa communauté, il est obligé de divorcer et de quitter la communauté.
Aujourd’hui, Shulem Deen est heureux et vit à New York. Son intégration à la ‘vie civile’ n’a pas été sans mal. Sur son chemin, il a reçu l’aide d’une association pour laquelle il est aujourd’hui consultant, aidant ainsi d’autres Juifs orthodoxes à sortir de leur milieu.
Il faut lire Shulem Deen, parce que son livre, par ailleurs Prix Médicis Essai 2017, décrit de façon minutieuse un monde que l’on connaît mal, mais surtout parce que c’est le cri d’un homme. Les pages dans lesquelles il décrit la perte de sa foi, sont bouleversantes, lyriques et profondément humaines. On ne sort pas indemne d’une telle lecture.

Celui qui va vers elle ne revient pas, Shulem Deen, Editions Globe. Traduit de l’anglais par Karine Reignier-Guerre

Enfance, etc.

 

137150_couverture_Hres_0J’avais tellement aimé Le voile noir (paru en 1992), Je vous écris (1993) et même Les chats de hasard (1999) que je ne pouvais passer à côté du Rêve de ma mère. Anny Duperey y revient sur le drame terrible de son enfance (ses deux parents morts, asphyxiés au monoxyde de carbone), évoquant d’autres souvenirs – notamment sa soif d’écriture -, et y déroulant le fil rouge de sa vie professionnelle. Douée pour la peinture, elle bifurqua presque par hasard vers le théâtre, le cinéma et la télévision avec le succès que l’on sait. Sans oublier l’épisode du cirque , un lieu hanté par sa mère, qu’elle expérimenta dans le Gala des artistes.

Anny Duperey égrène les souvenirs de sa vie, avec douceur. Elle a le goût de la belle écriture, utilise beaucoup le passé simple, un brin désuet mais si joli. Son livre, très touchant, est nimbé d’une tendre mélancolie.

Le rêve de ma mère, Anny Duperey, Seuil

 

Mon Goncourt à moi

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  • Et celui de tout le monde depuis 13 h!

Eric Vuillard écrit comme on filme. Au plus près des visages, dont on devine l’émotion, les coups de chaud, la sueur. En quelques scènes bien campées, il nous montre les compromissions des plus grands industriels allemands envers le nazisme et leurs profits de guerre, de même que la violence de l’Anschluss – l’annexion de l’Autriche à l’Allemagne – et sa part de ridicule, bien moins connue. Son texte a le même effet que le bruit des balles qui claquent soudainement en nous laissant étourdis. L’Ordre du jour est mon Goncourt à moi, un texte moins romanesque que Bakhita ou L’Art de perdre dans lequel je suis plongée, mais d’une efficacité redoutable.

L’Ordre du jour, Eric Vuillard, Actes Sud

Un nazi après la guerre

9782246855873-001-T.jpeg C’est un roman qui tutoie l’horreur. Basé sur une documentation ultra-complète mais si bien intégrée qu’elle ne sert qu’à étoffer l’histoire et les personnages, sans jamais être didactique. Tout est vrai ici, sauf peut-être, la vie intérieure du personnage principal. Ce qui ne fait qu’amplifier l’horreur. Et l’auteur a su trouver la bonne distance pour nous le raconter.
En 1945, à la chute du régime nazi, par peur d’être jugé, Joseph Mengele le médecin d’Auschwitz, monstre tortionnaire et assassin, fuit en Argentine. Le régime de Peron accueille alors ses semblables à bras ouverts, leur permettant de reconstituer une « société nazie » à Buenos Aires. Pour survivre, Mengele fait de petits boulots au début, puis ose avouer qu’il est médecin et se met à gagner beaucoup d’argent en pratiquant des avortements.
Mais dès la fin des années 50, l’étau se resserre. Le Mossad traque les anciens nazis et enlève à Buenos Aires même Eichmann qui sera jugé à Jérusalem. Il est à deux doigts de trouver Mengele qui parvient pourtant à lui échapper.
Dès lors, son existence n’est plus qu’une longue descente aux enfers. Fuyant au Paraguay d’abord, au Brésil ensuite, terrifié jusqu’au bout par une possible arrestation, l’homme mourra seul et sans éprouver le moindre remord. Soutenu jusqu’au bout financièrement par sa riche famille d’industriels et pratiquement par des d’anciens nazis.
Je suis sortie de cette lecture, consternée, abrutie par les faits, mais quel grand roman!
La disparition de Joseph Mengele, Olivier Guez, Grasset

Politique, encore!

51q7KhfIftL._SX315_BO1,204,203,200_.jpg J’ai lu Un personnage de roman, livre oh combien décrié par la critique. L’écrivain Philippe Besson, proche des Macron, a suivi le candidat à la présidentielle pendant toute sa campagne. Il a multiplié les carnets de note, désireux de transformer cette matière en roman et ne parvenant qu’à dessiner un portrait en creux. La lecture du livre est agréable mais ne nous apprend rien de neuf si on a suivi l’actualité au printemps. L’œil de l’auteur n’est pas un œil critique. Mais ce qui frappe par contre, c’est la réflexion de Philippe Besson: même en étant proche du futur président, en lui parlant, en échangeant avec lui des SMS, l’écrivain se rend compte… qu’il ne connaît pas Emmanuel Macron. Moi ce que j’aurais bien voulu savoir c’est ce qu’il pense de sa remarque sur les fainéants, sur ses gestes méprisants de la main. Mais ça c’est une autre histoire. Et la littérature n’a finalement pas gagné grand-chose avec Un personnage de roman.
Philippe Besson, Un personnage de roman, Julliard

Enfance

romain-gary Toute sa vie, Romain Gary a porté des masques et joué avec la réalité, notamment concernant son père. Il s’est même inventé fils du grand acteur de cinéma russe, Ivan Illich Mosjoukine. Ce qui était totalement faux.
L’écrivain est en fait issu des amours conjugales d’Arieh Kacew, fourreur de Vilnius en Lituanie, ou Wilno en Pologne – ce qui revient au même – et de Mina, modiste. Nous sommes en 1925 et Romain a dix ans. Laurent Seksik va le suivre pendant 24 heures qui seront décisives pour lui. C’est en effet à ce moment que son père adoré quittera définitivement sa mère, ne supportant plus le caractère de Mina, à la fois fantasque et hystérique. Instants terribles pour Romain qui perdit alors le masque de l’enfance.
Mina et son fils vécurent alors dans le ghetto juif de Wilno, dans la pauvreté la plus extrême. Dès ce moment, Mina prévoit de partir en France. Heureusement pour eux et pour l’histoire de la littérature, ils le feront en 1928… Quant aux 60.000 habitants du ghetto, ils périrent tous de la main des nazis et ce y compris Arieh et sa nouvelle famille.
J’aime beaucoup les romans de Laurent Seksik qui sait compléter ce que les biographies officielles ne disent pas. Ce dernier ne fait pas exception à la règle. Au-delà du destin de Romain Gary, la vie juive du ghetto, foisonnante de personnages typiques, est finement décrite, comme d’ailleurs les membres de la famille paternelle de Romain. Et puis il y a l’exceptionnelle fin du livre, que je vous dévoilerai pas, mais qui m’a profondément touchée.
Laurent Seksik, Romain Gary s’en va-t-en guerre, Flammarion

Laetitia

 

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Ce texte hybride, à cheval sur le roman et le document, évoque les plus lourdes peines subies par les femmes. Humiliées, violemment battues, violées, assassinées. Mais aussi le milieu dans lequel certaines ont la malchance de grandir. D’une enfance dévastée – abandon, orphelinat, placement en famille d’accueil – d’un effroyable fait divers, Yvan Jablonka a fait un livre extraordinaire. Laëtitia Perrais, une jeune fille de l’Assistance, belle et lumineuse, est assassinée dans des conditions atroces en janvier 2011. L’auteur lui redonne vie, retrace son parcours avec empathie. Ce faisant, il analyse, en historien et sociologue, ce qui a conduit au crime comme le fonctionnement de la justice, manquant cruellement de moyens. Nicolas Sarkozy, alors président de la République, n’est pas épargné, lui qui a récupéré le drame à des fins politiques. Au-delà des enseignements, c’est le visage aux yeux brillants de vie de Laëtitia, sa présence qui dominent l’extraordinaire récit, Prix littéraire Le Monde et Prix Médicis 2016.

Laëtitia ou la fin des hommes, Yvan Jablonka, Seuil

Rattrapage

derniers-jours-zweig Visionnaire, il a fui sa Vienne tant aimée pour Londres, quatre ans avant l’Anschluss. Puis pour New York et enfin pour Persépolis au Brésil. Dans son lointain exil, Stefan Zweig emmène avec lui sa jeune femme Charlotte Altman. Mais être juif en 1942 signifie emmener partout avec soi la nostalgie de son lieu de vie et l’effroyable inquiétude pour les proches restés en Europe occupée. D’autant plus que les mauvaises nouvelles pleuvent. Et que filtre peu à peu la terrible réalité de l’extermination. En pensant à Vienne, à la foisonnante Mittel Europa du début du 20e siècle, Zweig écrit. Son célèbre ‘joueur d’échecs’ notamment. Rencontre des écrivains, en exil, comme lui. Mais se laisse entraîner dans le désespoir et finit par se donner la mort aux côtés de sa femme.
C’est un roman fiévreux, qui suit les méandres du désespoir de Stefan Zweig, et qui nous laisse à bout de souffle, tant on souffre avec lui. Un livre excellent, pas seulement parce qu’il est consacré à l’écrivain tant aimé, mais parce que Laurent Seksik, donne, avec passion, vie à ses personnages.
Le livre est paru en 2010. Depuis il y a eu le théâtre, la BD qui s’en est inspirée. Mais le roman est toujours le plus fort.
Les derniers jours de Stefan Zweig, Laurent Seksik, Flammarion et J’ai Lu

14 juillet

14-juillet Eric Vuillard vous donne rendez-vous avec la Révolution française. Ou l’Histoire comme vous ne l’avez jamais vécue. Alors que Louis XVI et sa cour vivent dans un luxe inouï et indécent, la France a faim. Le peuple crève. Et c’est lui qui va déferler de tous les coins de Paris pour prendre la Bastille. A ces pauvres innombrables, à ces ouvriers et artisans dont le travail ne rapporte rien et dont les riches bourgeois veulent encore baisser le salaire, Eric Vuillard redonne un nom et une dignité. Dans une langue riche et belle, trop rare aujourd’hui, il raconte l’élan de cet inoubliable 14 juillet.
Eric Vuillard, Actes Sud