Attachement féroce

attachement féroce.jpg J’intercale dans les romans de la rentrée un formidable texte autobiographique, qui vient de paraître en poche chez Rivages. Un texte marquant.

Années 50 à New York, dans le Bronx. Un immeuble décrépit habité de familles juives, toutes communistes, où les femmes, fortes en gueule, s’interpellent de cuisine en cuisine. Entre confidences et cancans, rien ne leur échappe de la vie des voisines.

La narratrice a une douzaine d’années quand s’ouvre le récit. Comment vivre et grandir entre un frère plus âgé qu’elle et une mère à la très forte personnalité, rêvant et jouant l’histoire d’un grand amour avec son mari? Quand celui-ci meurt soudainement, tout s’effondre et la mère entre dans une profonde dépression qui étouffe et marque à jamais ses enfants.

Avec les années, la jeune fille quitte la maison pour l’université, étudie, se marie, divorce, a des amants. Tout cela sous les yeux et les critiques de sa mère pour qui elle éprouve – et réciproquement – un attachement féroce, dans une relation d’amour-haine.

Un livre qui évoque la longue dépression d’une mère et ses répercussions sur sa fille ne pouvait que m’interpeller et me toucher, c’est du vécu malheureusement. Son écriture incisive, ses images extrêmement évocatrices m’ont plongée dans cet univers quasiment en apnée.

Attachement féroce, Vivian Gornick, Rivages et Rivages poches

Du très moyen et un chef d’oeuvre

Le lambeau.jpg Bonjour à tous, cela fait un petit temps que je n’ai pas blogué, mais je n’ai pas arrêté de lire pour autant. C’est juste que je suis tombée sur deux lectures très décevantes. Notamment Maramisa, de Vincent Engel qui ne m’a ni intéressée, ni touchée et que j’ai pourtant lu jusqu’au bout.

Par ailleurs, Une visite à l’Atelier des lumières à Paris où j’ai vu une expo consacrée à Klimt m’a donné envie de lire un roman qui me tentait depuis quelques années: L’extraordinaire histoire de Wheeler Burden par Selden Edwards. Le récit d’un Américain des années 80 qui suite à une mésaventure se retrouve dans la Vienne bouillonnante de 1895. Le pitch est fantastique… mais j’ai trouvé ça plat et mal écrit. Voilà pour les déceptions.

Paradoxalement, c’est dans un extraordinaire récit que j’ai retrouvé tout ce qui fait la grandeur de la littérature. Il s’agit du « Lambeau » de Philippe Lançon. Journaliste chez Libé et Charlie Hebdo, il était à la rédaction lorsqu’a eu lieu l’attentat du 5 janvier 2015. Il en est sorti blessé, une partie du visage arraché. Depuis le sol, il a vu les jambes noires des terroristes, a entendu le bruit des balles et le Allahou Akbar prononcé après chaque victime, il a fait le mort pour espérer rester en vie. Le récit qu’il fait de cette scène initiale est glaçant.

La suite est consacrée à sa reconstruction. Hospitalisé pendant de longs mois, opéré à de multiples reprises – certaines pages sont insoutenables – Philippe Luçon va puiser son énergie dans l’amour de sa famille et de ses amis, la présence bienveillante des infirmières, la relation qu’il noue avec sa chirurgienne.

Et parce que l’auteur est un intellectuel, un fin lettré (il est entre autres critiques livres pour le quotidien français Libération), il va puiser des forces chez Proust et Kafka, entre autres. Au seuil le plus élevé de la douleur, c’est dans la musique de Bach qu’il va trouver l’apaisement. Les écrivains et musiciens vont lui permettre de prendre de la hauteur.

Ce livre, parfaitement bien écrit, aurait pu porter le titre de Capitale de la douleur, le recueil d’Eluard. C’est poignant, ça prend aux tripes, ça révolte parfois, c’est un témoignage indispensable sur l’époque que nous vivons, et c’est pour moi LE grand livre de 2018.

Le Lambeau, Philippe Luçon, Gallimard

Vie de David Hockney

David Hockney.jpg Tous les faits sont vrais mais les pensées, les dialogues sont inventés. C’est en ces termes que Catherine Cusset, auteur notamment de L’autre qu’on adorait, parle de son roman consacré au peintre David Hockney.

Né en 1937, en Angleterre, dans un milieu modeste, son talent évident lui permit de briser tous les plafonds de verre, de fréquenter les meilleures écoles d’art, et de vendre très vite ses œuvres. David Hockney a su très tôt qu’il était homosexuel dans une Angleterre où c’était encore considéré comme une maladie. Le roman fait la part belle à sa vie amoureuse et raconte également les années sida. Sans compter son amour pour la Californie dont il a largement emprunté les couleurs. Mais au-delà, ce qui est vraiment intéressant, c’est la puissance de sa vision artistique, les étapes de son cheminement, des piscine aux énormes peintures d’arbres, très récentes.

Le livre est à lire avec une tablette ou un livre d’art à ses côtés, bien sûr, pour mieux se rendre compte. Il peut servir de bonne introduction à l’œuvre d’Hockney. Moi, il m’a fait l’effet d’un très intéressant cours d’histoire de l’art.

Vie de David Hockney, Catherine Cusset, Gallimard

La petite fille sur la banquise

9782246815891-001-T

A 9 ans, Adelaïde est violée dans le couloir cossu de l’immeuble où elle vit avec ses parents, ses frères et sœurs. Pour survivre, elle a enfoui ce souvenir insoutenable au plus profond d’elle-même. Oublier pour avancer… Mais c’est compter sans d’horribles symptômes qui vont s’emparer d’elle: une impression de tristesse, de profonde solitude, de vivre éloignée des autres, seule sur la banquise, d’être envahie par des méduses, des rêves épouvantables… Sans parler de sa vie sexuelle, bousillée.

Vis-à-vis des autres, sa famille et ses amis, Adélaïde surjoue la joie de vivre, la gaieté forcée, boit trop, touche aux drogues douces et dures. Mais même s’ils savent ce qui lui est arrivé, s’ils ont porté plainte, ses parents ne font pas le lien entre le viol de ses 9 ans et ses problèmes de jeune femme.

De thérapies en stages, jusqu’à sa rencontre avec une psychiatre extraordinaire, Adelaïde y verra enfin plus clair, fera de grands pas vers la guérison. D’autant plus qu’avec d’autres anciennes victimes, elle intente un procès à leur bourreau qui sera condamné.

L’écriture de ce livre est sans doute la dernière étape de sa libération psychique. Un coup de poing, une véritable claque qui atteint le lecteur au centre de son être. Les mots sont limpides, d’une force inouïe, et ne cachent rien du calvaire. C’est d’humanité, et d’inhumanité pure dont il est question ici. Après cette lecture, en voyant une petite ou plus grande fille en souffrance, on ne pourra plus jamais dire qu’on ne savait pas.

La petite fille sur la banquise, Adelaïde Bon, Grasset

L’après Auschwitz

51HgzngzrzL.jpg Marceline a 15 ans, quand elle est déportée à Auschwitz avec son père, et 18 ans quand elle en revient. Entre ces deux dates, trois ans qui ont glacé son corps, mais pas son esprit ni son intense instinct de survie. Trois ans qu’à l’époque, elle refusera de raconter.

A la place, le récit de ces années d’après-Auschwitz, dans lequel elle évoque son retour à Paris, le flamboiement des années Saint-Germain des Prés, sa curiosité intellectuelle – elle veut tout lire, ses amis lui font des listes – la séduction – elle a des amoureux prestigieux dont Edgar Morin et Georges Perec – et son corps sec. Comment, en effet, connaître le lâcher prise lorsqu’on a dû, toute pudique, se déshabiller devant des SS hurlant, à 15 ans? Y sont également narrés sa rencontre avec son grand amour, Joris Ivens, et ses retrouvailles avec Simone Veil, compagne et confidente des camps.

Le matériau de ce livre? Sa valise d’amour. Qui contient les lettres que lui ont envoyées ses amis, amoureux, amants et maris. Des lettres somptueuses qui datent d’un temps d’avant Internet. Et qui nous font mesurer tout ce que notre époque a perdu de la belle écriture.

Marceline n’a jamais eu d’enfant mais, réalisatrice, elle a fait de la création le centre de sa vie. Elle nous étonne, nous bluffe par sa liberté, et par cette flamme qui brûle en elle, toujours aussi fort, malgré le grand âge.

Il faut se précipiter sur ce récit, le prendre à bras-le-corps. Il dit aussi que tout est possible.

L’amour après, Marceline Loridan-Ivens, Judith Perrignon, Grasset

Mon père, ce héros

zoom-les-guerres-de-mon-pere Comment se remettre de la mort à 58 ans, d’un père charmant, généreux, qui professait qu' »On ne doit laisser que de bons souvenirs »? D’un père aimé de tous et qui vous aimait démesurément?

Vingt-cinq ans plus tard, le deuil enfin achevé, Colombe Schneck écrit le roman de Gilbert, médecin, esthète, amoureux des femmes, dont le sourire cachait une angoisse profonde, qu’il refusait de révéler aux autres.

Car Gilbert n’est qu’un petit garçon quand éclate la Deuxième Guerre mondiale. Il est Juif et quitte l’Alsace pour se cacher en Dordogne. Ses parents et lui survivent, mais son père, Max, est assassiné en 1949 et fait l’objet d’un horrible fait divers. Devenu médecin, il est envoyé en Algérie où il découvre tortures et exactions. Viennent ensuite, enfin, des années de paix.

Colombe Schneck a étudié minutieusement les archives de Périgueux, montrant notamment que Gilbert et ses parents ont échappé aux rafles. Elle révèle la générosité comme la noirceur qui ont égrené leur parcours. Elle a également interrogé les témoins, son oncle Pierre, mais également les femmes que Gilbert, marié à Hélène, aimait en en parallèle.

Le résultat est un portrait sensible et émouvant, tout en pudeur et délicatesse, du premier homme de sa vie. Il est aussi l’histoire de ces peurs et angoisses que dans certaines familles – la mienne y compris – on se transmet de génération en génération.

Les guerres de mon père, Colombe Schneck, Stock

Cote: 8,5/10

Petit rat de l’opéra

pourquoi-la-petite-danseuse-d-edgar-degas-a-provoque-un-scandaleM215537.jpg C’est une petite statue aujourd’hui vendue en miniature et par milliers au Musée d’Orsay. Mais cette petite danseuse de quatorze ans qu’on s’offre en carte postale ou en guise de porte-clé, est une avant tout une oeuvre de Degas, peintre par excellence du ballet.

9782234069282-001-T.jpeg

La petite danseuse choque dès sa première exposition, artistiquement d’abord – elle est trop réaliste – et puis on lui trouve des airs de criminelle. Pourquoi? Parce que le sculpteur a exagéré ses traits mais surtout parce qu’elle évoque une des conditions sociales les plus misérables. Dans la dernière partie du 19e siècle, les petits rats de l’Opéra étaient, en effet, issus des pauvres entre les pauvres. Elles formaient un vivier de chair fraîche pour les bourgeois qui aimaient se promener dans les coulisses du Palais Garnier. Et Marie Van Goethem, la petite danseuse de 14 ans n’échappe pas à la règle. Entre danse et prostitution, poser pour Degas n’est qu’un des divers emplois qui lui permettent de survivre.

Camille Laurens retrace son histoire, sort la petite Marie de l’anonymat et nous offre surtout une  peinture sociale, ainsi qu’une étude de l’oeuvre de Degas replacé dans le panorama artistique de son époque. Son récit est à la fois érudit et passionnant.

La petite danseuse de quatorze ans, Camille Laurens, Stock

Livre numérique offert pas NetGalley.fr

Souvenirs, souvenirs

Dans-mes-yeux.jpg Il aura fallu à Amanda Sthers des heures de conversations amicales avec la rockstar pour arriver à ce très joli texte. Elle lui prête sa voix, se faisant selon ses propres termes « légère sous ma plume, je suis là pour ne plus exister, je suis la fumée de cigarette qui disparaît entre Johnny Hallyday et vous. » Ce n’est donc ni un recueil d’entretiens, ni une biographie classique, fourmillant de dates et de souvenirs. Le lecteur est plongé dans un tête à tête chuchoté avec l’artiste qui égrène ses souvenirs. De ses débuts à ses plus grands shows, en passant par le manque de père criant, les bandes de potes, l’amour des femmes et de ses enfants. Loin des documentaires tonitruants entrevus à la TV ces deux derniers jours, voici un livre écrit il y a trois ans, qui rend hommage à Johnny, tout en pudeur.

Dans mes yeux, Johnny Hallyday et Amanda Sthers, Plon et Pocket

Du monde hassidique au monde moderne

IMG_0453.jpg

Hier, j’ai eu le plaisir de présenter « Celui qui va vers elle ne revient pas » et de dialoguer avec son auteur, Shulem Deen, à la Librairie Filigranes. Une rencontre passionnante pour un livre qui l’est tout autant.

ob_059259_roman-jewish-juif-deen.jpg

Juif orthodoxe, Shulem Deen a 13 ans lorsqu’il intègre la communauté hassidique des Skver, installée à une heure de New York. Il y découvre alors un monde parfaitement clos, tournant le dos au monde moderne, et refusant la moindre ouverture, la moindre question. Où la Bible et le Talmud sont enseignés et vécus de façon immuable. A 18 ans, Shulem se marie avec une jeune fille choisie pour lui et qu’il n’a rencontrée que… pendant sept minutes! Cinq enfants suivent, élevés avec amour.
Pourtant, très vite, Shulem rue dans les brancards et se pose mille et une questions. Malgré les interdits, il lit des livres profanes, écoute la radio, s’achète un ordinateur, puis une TV. A force de confronter sa lecture de la Bible à des écrits scientifiques, sa foi s’effrite, puis disparaît. Accusé d’hérésie par les rabbins de sa communauté, il est obligé de divorcer et de quitter la communauté.
Aujourd’hui, Shulem Deen est heureux et vit à New York. Son intégration à la ‘vie civile’ n’a pas été sans mal. Sur son chemin, il a reçu l’aide d’une association pour laquelle il est aujourd’hui consultant, aidant ainsi d’autres Juifs orthodoxes à sortir de leur milieu.
Il faut lire Shulem Deen, parce que son livre, par ailleurs Prix Médicis Essai 2017, décrit de façon minutieuse un monde que l’on connaît mal, mais surtout parce que c’est le cri d’un homme. Les pages dans lesquelles il décrit la perte de sa foi, sont bouleversantes, lyriques et profondément humaines. On ne sort pas indemne d’une telle lecture.

Celui qui va vers elle ne revient pas, Shulem Deen, Editions Globe. Traduit de l’anglais par Karine Reignier-Guerre

Enfance, etc.

 

137150_couverture_Hres_0J’avais tellement aimé Le voile noir (paru en 1992), Je vous écris (1993) et même Les chats de hasard (1999) que je ne pouvais passer à côté du Rêve de ma mère. Anny Duperey y revient sur le drame terrible de son enfance (ses deux parents morts, asphyxiés au monoxyde de carbone), évoquant d’autres souvenirs – notamment sa soif d’écriture -, et y déroulant le fil rouge de sa vie professionnelle. Douée pour la peinture, elle bifurqua presque par hasard vers le théâtre, le cinéma et la télévision avec le succès que l’on sait. Sans oublier l’épisode du cirque , un lieu hanté par sa mère, qu’elle expérimenta dans le Gala des artistes.

Anny Duperey égrène les souvenirs de sa vie, avec douceur. Elle a le goût de la belle écriture, utilise beaucoup le passé simple, un brin désuet mais si joli. Son livre, très touchant, est nimbé d’une tendre mélancolie.

Le rêve de ma mère, Anny Duperey, Seuil