Vie de David Hockney

David Hockney.jpg Tous les faits sont vrais mais les pensées, les dialogues sont inventés. C’est en ces termes que Catherine Cusset, auteur notamment de L’autre qu’on adorait, parle de son roman consacré au peintre David Hockney.

Né en 1937, en Angleterre, dans un milieu modeste, son talent évident lui permit de briser tous les plafonds de verre, de fréquenter les meilleures écoles d’art, et de vendre très vite ses œuvres. David Hockney a su très tôt qu’il était homosexuel dans une Angleterre où c’était encore considéré comme une maladie. Le roman fait la part belle à sa vie amoureuse et raconte également les années sida. Sans compter son amour pour la Californie dont il a largement emprunté les couleurs. Mais au-delà, ce qui est vraiment intéressant, c’est la puissance de sa vision artistique, les étapes de son cheminement, des piscine aux énormes peintures d’arbres, très récentes.

Le livre est à lire avec une tablette ou un livre d’art à ses côtés, bien sûr, pour mieux se rendre compte. Il peut servir de bonne introduction à l’œuvre d’Hockney. Moi, il m’a fait l’effet d’un très intéressant cours d’histoire de l’art.

Vie de David Hockney, Catherine Cusset, Gallimard

La petite fille sur la banquise

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A 9 ans, Adelaïde est violée dans le couloir cossu de l’immeuble où elle vit avec ses parents, ses frères et sœurs. Pour survivre, elle a enfoui ce souvenir insoutenable au plus profond d’elle-même. Oublier pour avancer… Mais c’est compter sans d’horribles symptômes qui vont s’emparer d’elle: une impression de tristesse, de profonde solitude, de vivre éloignée des autres, seule sur la banquise, d’être envahie par des méduses, des rêves épouvantables… Sans parler de sa vie sexuelle, bousillée.

Vis-à-vis des autres, sa famille et ses amis, Adélaïde surjoue la joie de vivre, la gaieté forcée, boit trop, touche aux drogues douces et dures. Mais même s’ils savent ce qui lui est arrivé, s’ils ont porté plainte, ses parents ne font pas le lien entre le viol de ses 9 ans et ses problèmes de jeune femme.

De thérapies en stages, jusqu’à sa rencontre avec une psychiatre extraordinaire, Adelaïde y verra enfin plus clair, fera de grands pas vers la guérison. D’autant plus qu’avec d’autres anciennes victimes, elle intente un procès à leur bourreau qui sera condamné.

L’écriture de ce livre est sans doute la dernière étape de sa libération psychique. Un coup de poing, une véritable claque qui atteint le lecteur au centre de son être. Les mots sont limpides, d’une force inouïe, et ne cachent rien du calvaire. C’est d’humanité, et d’inhumanité pure dont il est question ici. Après cette lecture, en voyant une petite ou plus grande fille en souffrance, on ne pourra plus jamais dire qu’on ne savait pas.

La petite fille sur la banquise, Adelaïde Bon, Grasset

L’après Auschwitz

51HgzngzrzL.jpg Marceline a 15 ans, quand elle est déportée à Auschwitz avec son père, et 18 ans quand elle en revient. Entre ces deux dates, trois ans qui ont glacé son corps, mais pas son esprit ni son intense instinct de survie. Trois ans qu’à l’époque, elle refusera de raconter.

A la place, le récit de ces années d’après-Auschwitz, dans lequel elle évoque son retour à Paris, le flamboiement des années Saint-Germain des Prés, sa curiosité intellectuelle – elle veut tout lire, ses amis lui font des listes – la séduction – elle a des amoureux prestigieux dont Edgar Morin et Georges Perec – et son corps sec. Comment, en effet, connaître le lâcher prise lorsqu’on a dû, toute pudique, se déshabiller devant des SS hurlant, à 15 ans? Y sont également narrés sa rencontre avec son grand amour, Joris Ivens, et ses retrouvailles avec Simone Veil, compagne et confidente des camps.

Le matériau de ce livre? Sa valise d’amour. Qui contient les lettres que lui ont envoyées ses amis, amoureux, amants et maris. Des lettres somptueuses qui datent d’un temps d’avant Internet. Et qui nous font mesurer tout ce que notre époque a perdu de la belle écriture.

Marceline n’a jamais eu d’enfant mais, réalisatrice, elle a fait de la création le centre de sa vie. Elle nous étonne, nous bluffe par sa liberté, et par cette flamme qui brûle en elle, toujours aussi fort, malgré le grand âge.

Il faut se précipiter sur ce récit, le prendre à bras-le-corps. Il dit aussi que tout est possible.

L’amour après, Marceline Loridan-Ivens, Judith Perrignon, Grasset

Mon père, ce héros

zoom-les-guerres-de-mon-pere Comment se remettre de la mort à 58 ans, d’un père charmant, généreux, qui professait qu' »On ne doit laisser que de bons souvenirs »? D’un père aimé de tous et qui vous aimait démesurément?

Vingt-cinq ans plus tard, le deuil enfin achevé, Colombe Schneck écrit le roman de Gilbert, médecin, esthète, amoureux des femmes, dont le sourire cachait une angoisse profonde, qu’il refusait de révéler aux autres.

Car Gilbert n’est qu’un petit garçon quand éclate la Deuxième Guerre mondiale. Il est Juif et quitte l’Alsace pour se cacher en Dordogne. Ses parents et lui survivent, mais son père, Max, est assassiné en 1949 et fait l’objet d’un horrible fait divers. Devenu médecin, il est envoyé en Algérie où il découvre tortures et exactions. Viennent ensuite, enfin, des années de paix.

Colombe Schneck a étudié minutieusement les archives de Périgueux, montrant notamment que Gilbert et ses parents ont échappé aux rafles. Elle révèle la générosité comme la noirceur qui ont égrené leur parcours. Elle a également interrogé les témoins, son oncle Pierre, mais également les femmes que Gilbert, marié à Hélène, aimait en en parallèle.

Le résultat est un portrait sensible et émouvant, tout en pudeur et délicatesse, du premier homme de sa vie. Il est aussi l’histoire de ces peurs et angoisses que dans certaines familles – la mienne y compris – on se transmet de génération en génération.

Les guerres de mon père, Colombe Schneck, Stock

Cote: 8,5/10

Petit rat de l’opéra

pourquoi-la-petite-danseuse-d-edgar-degas-a-provoque-un-scandaleM215537.jpg C’est une petite statue aujourd’hui vendue en miniature et par milliers au Musée d’Orsay. Mais cette petite danseuse de quatorze ans qu’on s’offre en carte postale ou en guise de porte-clé, est une avant tout une oeuvre de Degas, peintre par excellence du ballet.

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La petite danseuse choque dès sa première exposition, artistiquement d’abord – elle est trop réaliste – et puis on lui trouve des airs de criminelle. Pourquoi? Parce que le sculpteur a exagéré ses traits mais surtout parce qu’elle évoque une des conditions sociales les plus misérables. Dans la dernière partie du 19e siècle, les petits rats de l’Opéra étaient, en effet, issus des pauvres entre les pauvres. Elles formaient un vivier de chair fraîche pour les bourgeois qui aimaient se promener dans les coulisses du Palais Garnier. Et Marie Van Goethem, la petite danseuse de 14 ans n’échappe pas à la règle. Entre danse et prostitution, poser pour Degas n’est qu’un des divers emplois qui lui permettent de survivre.

Camille Laurens retrace son histoire, sort la petite Marie de l’anonymat et nous offre surtout une  peinture sociale, ainsi qu’une étude de l’oeuvre de Degas replacé dans le panorama artistique de son époque. Son récit est à la fois érudit et passionnant.

La petite danseuse de quatorze ans, Camille Laurens, Stock

Livre numérique offert pas NetGalley.fr

Souvenirs, souvenirs

Dans-mes-yeux.jpg Il aura fallu à Amanda Sthers des heures de conversations amicales avec la rockstar pour arriver à ce très joli texte. Elle lui prête sa voix, se faisant selon ses propres termes « légère sous ma plume, je suis là pour ne plus exister, je suis la fumée de cigarette qui disparaît entre Johnny Hallyday et vous. » Ce n’est donc ni un recueil d’entretiens, ni une biographie classique, fourmillant de dates et de souvenirs. Le lecteur est plongé dans un tête à tête chuchoté avec l’artiste qui égrène ses souvenirs. De ses débuts à ses plus grands shows, en passant par le manque de père criant, les bandes de potes, l’amour des femmes et de ses enfants. Loin des documentaires tonitruants entrevus à la TV ces deux derniers jours, voici un livre écrit il y a trois ans, qui rend hommage à Johnny, tout en pudeur.

Dans mes yeux, Johnny Hallyday et Amanda Sthers, Plon et Pocket

Du monde hassidique au monde moderne

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Hier, j’ai eu le plaisir de présenter « Celui qui va vers elle ne revient pas » et de dialoguer avec son auteur, Shulem Deen, à la Librairie Filigranes. Une rencontre passionnante pour un livre qui l’est tout autant.

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Juif orthodoxe, Shulem Deen a 13 ans lorsqu’il intègre la communauté hassidique des Skver, installée à une heure de New York. Il y découvre alors un monde parfaitement clos, tournant le dos au monde moderne, et refusant la moindre ouverture, la moindre question. Où la Bible et le Talmud sont enseignés et vécus de façon immuable. A 18 ans, Shulem se marie avec une jeune fille choisie pour lui et qu’il n’a rencontrée que… pendant sept minutes! Cinq enfants suivent, élevés avec amour.
Pourtant, très vite, Shulem rue dans les brancards et se pose mille et une questions. Malgré les interdits, il lit des livres profanes, écoute la radio, s’achète un ordinateur, puis une TV. A force de confronter sa lecture de la Bible à des écrits scientifiques, sa foi s’effrite, puis disparaît. Accusé d’hérésie par les rabbins de sa communauté, il est obligé de divorcer et de quitter la communauté.
Aujourd’hui, Shulem Deen est heureux et vit à New York. Son intégration à la ‘vie civile’ n’a pas été sans mal. Sur son chemin, il a reçu l’aide d’une association pour laquelle il est aujourd’hui consultant, aidant ainsi d’autres Juifs orthodoxes à sortir de leur milieu.
Il faut lire Shulem Deen, parce que son livre, par ailleurs Prix Médicis Essai 2017, décrit de façon minutieuse un monde que l’on connaît mal, mais surtout parce que c’est le cri d’un homme. Les pages dans lesquelles il décrit la perte de sa foi, sont bouleversantes, lyriques et profondément humaines. On ne sort pas indemne d’une telle lecture.

Celui qui va vers elle ne revient pas, Shulem Deen, Editions Globe. Traduit de l’anglais par Karine Reignier-Guerre