Vigile

Avoir la chance de lire, coup sur coup, deux livres aussi poignants, aussi bien écrits, c’est rare. Et pourtant c’est un cadeau que la littérature vous offre parfois.

Dans son sommeil, une jeune femme sent que quelque chose ne va pas. D’étranges sons surgissent de son compagnon qui subit un infarctus. Pendant plus d’une demi-heure, en attendant les pompiers, elle lui fait un massage cardiaque, pesant de tout son poids, pour le faire revenir du côté de la vie.

A l’hôpital pourtant les médecins sont pessimistes, craignant des lésions au cerveau. La jeune femme doit alors organiser la vie quotidienne, être au chevet de son homme, devenant son vigile, et s’occuper des enfants. Elle fait appel aux proches qui parlent sans relâche au malade et vont l’entourer d’une ronde d’amour…

C’est un récit bref, qu’on lit d’une traite, le souffle court. Un texte brûlant d’amour où la jeune femme parvient à faire taire ses angoisse et à garder espoir, malgré tout. Un livre qui parle de l’essentiel et qui m’a parfois fait songer au Lambeau. A lire et à offrir à tous ceux que vous aimez.

Vigile, Hyam Zaytoun, Le tripode

Dans le faisceau des vivants

C’est le livre qui m’a touchée le plus profondément, ces dernières semaines.

Alors qu’il narre, entre autres la douleur éprouvée par Valérie Zenatti à la mort d’Aharon Appelfeld, il est aussi et surtout une lumière jetée  sur l’oeuvre du grand écrivain israélien.

Valérie, la traductrice en français des livres d’Aharon, nous parle des liens de profonde amitié qui les liait, de leurs séances de travail.

Elle raconte le jeune enfant issu d’une famille juive, qui à l’aube de la guerre, voit sa mère assassinée devant ses yeux, se terre dans la forêt comme un animal jusqu’en 1945, avant d’immigrer en Israël. Et les échos, les prolongements éclatés de ces faits dans ses livres. 

Alors qu’elle est défaite par son absence, elle traduit des entretiens d’Aharon, encore inconnus d’elle, se rapprochant ainsi de lui, de sa pensée, et de son mystère. Et c’est sur une visite à Czernowitz, la ville natale de l’auteur, en mettant ses pas dans les siens, qu’elle parvient à revenir vers la vie.

« Il y a de l’obscurité dans la lumière et de la lumière dans les ténèbres, le jour et la nuit s’unissent en moi, la joie et la peine aussi, et l’une n’est pas le contraire de l’autre mais son complément absolu, la joie de l’avoir connu et d’avoir été aimée de lui, la peine de l’avoir perdu, mais je trouverai sans doute un autre mot sur ce chemin, une image peut-être pour dire cela, la trace laissée en moi, la vie en son absence. »

Valérie Zenatti a des accents quasi bibliques pour parler de son sujet. J’avais déjà adoré son roman Jacob, Jacob, paru en 2014, chez l’Olivier. Dans Le Faisceau des vivants elle a touché à la fois ma sensibilité et mon amour des lettres. Et je n’ai plus qu’une envie, relire les livres d’Appelfeld, en découvrir de nouveaux, et tous ceux de sa traductrice!

Dans le faisceau des vivants, Valérie Zenatti, Editions de l’Olivier

Naissance d’un Goncourt

Yann Quéffelec nous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, et ça a un charme fou. Son Naissance d’un prix Goncourt, évoque une éditrice formidable, un personnage hors du commun qui a « fait » des écrivains aussi différents qu’ Alexandre Jardin et Bernard-Henri Lévy, Lucien Bodard et André Glucksmann, entre autres.

Et Yann Quéffelec, donc. Que Françoise Verny croise par hasard un soir de tempête, à Belle-Île en mer. Il tente d’amarrer son bateau, elle lui tape sur l’épaule et lui lance dans la fureur des éléments « Toi, chéri, tu as une gueule d’écrivain. » Comment avait-elle deviné, que fils d’écrivain, il voulait, lui aussi taquiner la plume? Stimulé, encouragé, il écrivit et écrivit si bien que son deuxième roman, Noces barbares, obtint le prix Goncourt en 1985.

Le portrait qu’il trace de Françoise Verny est une ode à l’amitié et à l’affection, le récit qu’il fait de leurs soirées très arrosées devient pages d’anthologie. Et la lecture de Naissance d’un prix Goncourt est un moment de plaisir pur.

Naissance d’un Goncourt, Yann Quéffelec, Calmann-Lévy

Le Prince à la petite tasse

Reza, un jeune Afghan de 21 ans, a traversé toute l’Europe sous l’essieu d’un camion avant d’arriver en France. Un fois son droit à l’asile et ses papiers obtenus, il trouve refuge à Paris chez Emilie, Fabrice et leurs deux enfants.

Ce livre est le récit de leur adoption mutuelle, de leurs tentatives – difficiles au début – de communication, de la création d’un terrain d’entente autour d’un plat à cuisiner ensemble, d’une partie de foot, ou de cartes avec les enfants.

Reza, selon ses dires, perd tout l’argent qu’il gagne en achetant des tentes et du matériel aux réfugiés qui vivent dans la rue à Paris. « Mais tu ne le perds pas, lui dit Emilie, tu le donnes. »

Et tout ici est une histoire de générosité, d’humanité, de don de soi. Loin, très loin des préoccupations des pays européens qui refusent que l’Aquarius accoste dans ses ports. Il y a de la drôlerie dans ce récit, de l’émotion, et de l’espoir, celui insufflé par des êtres humains aidant un autre être humain.

Le Prince à la petite tasse, Emilie de Turckheim, Calmann-Lévy

Tu t’appelais Maria Schneider

Jeune femme, actrice, Maria Schneider avait tout pour elle, du moins en apparence, avant que le célèbre Bertolucci, réalisateur du Dernier Tango à Paris, ne lui impose, une scène de simulation de viol. Son partenaire, Marlon Brandon, le savait, elle pas. Sa fureur fut immense, les réactions des spectateurs également, eux qui ne cessèrent de lui imposer de très mauvaises plaisanteries à ce sujet, partout où elle allait. Toute sa carrière cinématographique en fut conditionnée, tout la ramenait à « ça ».

C’est la vie de sa cousine que la journaliste Vanessa Schneider retrace ici puisque très vie Maria fut recueillie par ses propres parents. Ella raconte la mère de la jeune fille qui la chassa de chez elle et son père Daniel Gélin, qui ne la reconnut jamais, et ne la fréquenta que pour l’entraîner dans une folle vie nocturne. Nous sommes en plein dans les années 70. Si Vanessa est juste vêtue de tenues hippies, Maria, elle, glisse très vite sur le chemin de l’alcool et des drogues dures.

A cause du cinéma? Sans doute. Mais à cause aussi d’un manque de stabilité originel, et des faiblesses de toute une famille que Vanessa appelle « une famille de fous ».

Il y a de la mélancolie dans ce très beau récit, des occasions manquées, la nostalgie de ce qui aurait pu être autrement. Et j’ai succombé aux mots de Vanessa.

Tu t’appelais Maria Schneider, Vanessa Schneider, Grasset

Attachement féroce

J’intercale dans les romans de la rentrée un formidable texte autobiographique, qui vient de paraître en poche chez Rivages. Un texte marquant.

Années 50 à New York, dans le Bronx. Un immeuble décrépit habité de familles juives, toutes communistes, où les femmes, fortes en gueule, s’interpellent de cuisine en cuisine. Entre confidences et cancans, rien ne leur échappe de la vie des voisines.

La narratrice a une douzaine d’années quand s’ouvre le récit. Comment vivre et grandir entre un frère plus âgé qu’elle et une mère à la très forte personnalité, rêvant et jouant l’histoire d’un grand amour avec son mari? Quand celui-ci meurt soudainement, tout s’effondre et la mère entre dans une profonde dépression qui étouffe et marque à jamais ses enfants.

Avec les années, la jeune fille quitte la maison pour l’université, étudie, se marie, divorce, a des amants. Tout cela sous les yeux et les critiques de sa mère pour qui elle éprouve – et réciproquement – un attachement féroce, dans une relation d’amour-haine.

Un livre qui évoque la longue dépression d’une mère et ses répercussions sur sa fille ne pouvait que m’interpeller et me toucher, c’est du vécu malheureusement. Son écriture incisive, ses images extrêmement évocatrices m’ont plongée dans cet univers quasiment en apnée.

Attachement féroce, Vivian Gornick, Rivages et Rivages poches

Du très moyen et un chef d’oeuvre

Bonjour à tous, cela fait un petit temps que je n’ai pas blogué, mais je n’ai pas arrêté de lire pour autant. C’est juste que je suis tombée sur deux lectures très décevantes. Notamment Maramisa, de Vincent Engel qui ne m’a ni intéressée, ni touchée et que j’ai pourtant lu jusqu’au bout.

Par ailleurs, Une visite à l’Atelier des lumières à Paris où j’ai vu une expo consacrée à Klimt m’a donné envie de lire un roman qui me tentait depuis quelques années: L’extraordinaire histoire de Wheeler Burden par Selden Edwards. Le récit d’un Américain des années 80 qui suite à une mésaventure se retrouve dans la Vienne bouillonnante de 1895. Le pitch est fantastique… mais j’ai trouvé ça plat et mal écrit. Voilà pour les déceptions.

Paradoxalement, c’est dans un extraordinaire récit que j’ai retrouvé tout ce qui fait la grandeur de la littérature. Il s’agit du « Lambeau » de Philippe Lançon. Journaliste chez Libé et Charlie Hebdo, il était à la rédaction lorsqu’a eu lieu l’attentat du 5 janvier 2015. Il en est sorti blessé, une partie du visage arraché. Depuis le sol, il a vu les jambes noires des terroristes, a entendu le bruit des balles et le Allahou Akbar prononcé après chaque victime, il a fait le mort pour espérer rester en vie. Le récit qu’il fait de cette scène initiale est glaçant.

La suite est consacrée à sa reconstruction. Hospitalisé pendant de longs mois, opéré à de multiples reprises – certaines pages sont insoutenables – Philippe Luçon va puiser son énergie dans l’amour de sa famille et de ses amis, la présence bienveillante des infirmières, la relation qu’il noue avec sa chirurgienne.

Et parce que l’auteur est un intellectuel, un fin lettré (il est entre autres critiques livres pour le quotidien français Libération), il va puiser des forces chez Proust et Kafka, entre autres. Au seuil le plus élevé de la douleur, c’est dans la musique de Bach qu’il va trouver l’apaisement. Les écrivains et musiciens vont lui permettre de prendre de la hauteur.

Ce livre, parfaitement bien écrit, aurait pu porter le titre de Capitale de la douleur, le recueil d’Eluard. C’est poignant, ça prend aux tripes, ça révolte parfois, c’est un témoignage indispensable sur l’époque que nous vivons, et c’est pour moi LE grand livre de 2018.

Le Lambeau, Philippe Luçon, Gallimard

Vie de David Hockney

Tous les faits sont vrais mais les pensées, les dialogues sont inventés. C’est en ces termes que Catherine Cusset, auteur notamment de L’autre qu’on adorait, parle de son roman consacré au peintre David Hockney.

Né en 1937, en Angleterre, dans un milieu modeste, son talent évident lui permit de briser tous les plafonds de verre, de fréquenter les meilleures écoles d’art, et de vendre très vite ses œuvres. David Hockney a su très tôt qu’il était homosexuel dans une Angleterre où c’était encore considéré comme une maladie. Le roman fait la part belle à sa vie amoureuse et raconte également les années sida. Sans compter son amour pour la Californie dont il a largement emprunté les couleurs. Mais au-delà, ce qui est vraiment intéressant, c’est la puissance de sa vision artistique, les étapes de son cheminement, des piscine aux énormes peintures d’arbres, très récentes.

Le livre est à lire avec une tablette ou un livre d’art à ses côtés, bien sûr, pour mieux se rendre compte. Il peut servir de bonne introduction à l’œuvre d’Hockney. Moi, il m’a fait l’effet d’un très intéressant cours d’histoire de l’art.

Vie de David Hockney, Catherine Cusset, Gallimard

La petite fille sur la banquise

A 9 ans, Adelaïde est violée dans le couloir cossu de l’immeuble où elle vit avec ses parents, ses frères et sœurs. Pour survivre, elle a enfoui ce souvenir insoutenable au plus profond d’elle-même. Oublier pour avancer… Mais c’est compter sans d’horribles symptômes qui vont s’emparer d’elle: une impression de tristesse, de profonde solitude, de vivre éloignée des autres, seule sur la banquise, d’être envahie par des méduses, des rêves épouvantables… Sans parler de sa vie sexuelle, bousillée.

Vis-à-vis des autres, sa famille et ses amis, Adélaïde surjoue la joie de vivre, la gaieté forcée, boit trop, touche aux drogues douces et dures. Mais même s’ils savent ce qui lui est arrivé, s’ils ont porté plainte, ses parents ne font pas le lien entre le viol de ses 9 ans et ses problèmes de jeune femme.

De thérapies en stages, jusqu’à sa rencontre avec une psychiatre extraordinaire, Adelaïde y verra enfin plus clair, fera de grands pas vers la guérison. D’autant plus qu’avec d’autres anciennes victimes, elle intente un procès à leur bourreau qui sera condamné.

L’écriture de ce livre est sans doute la dernière étape de sa libération psychique. Un coup de poing, une véritable claque qui atteint le lecteur au centre de son être. Les mots sont limpides, d’une force inouïe, et ne cachent rien du calvaire. C’est d’humanité, et d’inhumanité pure dont il est question ici. Après cette lecture, en voyant une petite ou plus grande fille en souffrance, on ne pourra plus jamais dire qu’on ne savait pas.

La petite fille sur la banquise, Adelaïde Bon, Grasset

L’après Auschwitz

Marceline a 15 ans, quand elle est déportée à Auschwitz avec son père, et 18 ans quand elle en revient. Entre ces deux dates, trois ans qui ont glacé son corps, mais pas son esprit ni son intense instinct de survie. Trois ans qu’à l’époque, elle refusera de raconter.

A la place, le récit de ces années d’après-Auschwitz, dans lequel elle évoque son retour à Paris, le flamboiement des années Saint-Germain des Prés, sa curiosité intellectuelle – elle veut tout lire, ses amis lui font des listes – la séduction – elle a des amoureux prestigieux dont Edgar Morin et Georges Perec – et son corps sec. Comment, en effet, connaître le lâcher prise lorsqu’on a dû, toute pudique, se déshabiller devant des SS hurlant, à 15 ans? Y sont également narrés sa rencontre avec son grand amour, Joris Ivens, et ses retrouvailles avec Simone Veil, compagne et confidente des camps.

Le matériau de ce livre? Sa valise d’amour. Qui contient les lettres que lui ont envoyées ses amis, amoureux, amants et maris. Des lettres somptueuses qui datent d’un temps d’avant Internet. Et qui nous font mesurer tout ce que notre époque a perdu de la belle écriture.

Marceline n’a jamais eu d’enfant mais, réalisatrice, elle a fait de la création le centre de sa vie. Elle nous étonne, nous bluffe par sa liberté, et par cette flamme qui brûle en elle, toujours aussi fort, malgré le grand âge.

Il faut se précipiter sur ce récit, le prendre à bras-le-corps. Il dit aussi que tout est possible.

L’amour après, Marceline Loridan-Ivens, Judith Perrignon, Grasset