Le dernier Nancy Huston

C’est le plus cinématographique des livres de la rentrée littéraire. Tout le roman consiste en l’écriture d’un scénario: celui qui retrace la vie de Milo. Si on tout début j’ai eu l’impression de me perdre parmi les personnages, ne comprenant pas ce qui les relie, scène après scène, tout s’éclaire. Il y a Milo d’abord, petit garçon abandonné par ses parents et recueilli dans des familles d’accueil où il est maltraité. Puis Awinita, une jeune prostituée indienne arpentant les trottoirs de Montréal, qui n’est autre que sa mère et dont on suit les dérives. Ensuite vient Neil, le merveilleux grand-père irlandais, venu au Canada contre son gré. Il transmettra à Milo toute sa tendresse et son don pour l’écriture. Mais l’histoire de Milo ne se comprendrait pas sans son amour pour le Brésil et les rythmes de la Capoeira, ni sans sa rencontre avec Paul Shwartz, l’amour de sa vie. Nancy Huston a voulu raconter ici la mixité qui a fait le terreau de la nation canadienne, moi, j’ai avant tout  été bouleversé par ses personnages, et leur histoire parfois déchirante. L’écrivain est au sommet de son art, maniant sa plume avec délicatesse, composant une structure complexe… et s’en sortant avec brio.
Danse noire, Nancy Huston, Actes Sud
 


Le roman de la guerre du Liban

Pour les journaux pour lesquels je travaille, j’ai déjà chroniqué pas mal de livres de la rentrée littéraire, mais s’il y en a bien un qui a été pour moi un véritable choc, c’est Le quatrième mur de Sorj Chalandon. Journaliste au quotidien français Libération, il avait au cours de ses reportages en Irlande pris fait et cause pour les combattants de l’IRA et avait rapporté, de cette expérience, deux livres merveilleux: Mon traître et Le retour à Killybegs (Grasset). C’est cette fois dans le contexte de l’effroyable guerre du Liban qu’il place son roman. Georges, juif grec réfugié en France depuis la dictature des colonels, souhaite monter Antigone à Beyrouth. En une magnifique utopie, il confie les rôles de la pièce à une Palestinienne sunnite, un Druze du Chouf,  un chrétien, des chiites, les imaginant réconciliés le temps d’une pièce de théâtre. Mais la réalité vient bousculer ce beau rêve. Georges très malade, confie son travail de metteur en scène à Sam, son ami le plus proche. Une fois sur place, ce dernier, qui a laissé à Paris sa femme et sa toute petite fille, sera littéralement englouti dans la violence de la guerre. Comment en effet rester indemne devant les massacres de Sabra et Chatilah… Impossible de rester insensible à l’humanisme de Sorj Chalandon, à sa tendresse pour ses personnages, à sa détresse devant la guerre. Le Quatrième mur est un livre essentiel à qui on souhaite le Prix Goncourt. Rien de moins.
Notez que Sorj Chalandon présentera son livre à la librairie Filigranes à Bruxelles, le 26 septembre à 18 h. www.filigranes.be
Le quatrième mur, Sorj Chalandon, Grasset

21 rue la Boétie

Beau personnage que celui de Paul Rosenberg, grand marchand d’art et grand-père d’ Anne Sinclair. La célèbre journaliste lui rend un hommage appuyé, faisant revivre le 21 rue Boétie siège de sa galerie parisienne, évoquant sa féroce opposition au nazisme, son exil forcé et sa deuxième carrière à New York. Mais là où le livre est le plus intéressant, c’est lorsqu’il décrit le « découvreur » de peintres – Picasso, Braque, Matisse – à travers les traces que Paul Rosenberg a laissé dans l’histoire de l’art moderne et surtout dans la correspondance chaleureuse, amicale et féconde qu’il échangeait avec ses protégés. A la fin de la deuxième guerre mondiale et jusqu’à sa mort, Paul Rosenberg se battra pour récupérer les trésors de la peinture volés par les nazis. Avec succès, même si quelques-uns de ses tableaux se baladent encore dans la nature…  Seul bémol:  j’ai peu aimé la façon dont Anne Sinclair met en scène, même brièvement, son séjour à New York lors de l’affaire DSK. Pas vraiment digne de son grand-père, ça!
Le livre de poche

Indigo: déception du week-end

Trois écrivains se retrouvent en Inde du Sud pour donner un cycle de conférences organisé par l’Alliance française de Trivendum. Ils sont accueillis sur place par l’organisatrice de l’événement, une jeune Française mariée à un Indien. Apparemment, rien ne les lie, et pourtant… Ils vont tous, d’une manière ou d’une autre, être confrontés à leur passé et s’en trouver inévitablement changés. Il y a des points positifs dans ce livre comme la description des lieux, leur atmosphère, la chaleur et la langueur qui y règnent, mais dans l’ensemble j’ai été déçue par ce dernier roman de Catherine Cusset dont j’ai pourtant lu tous les livres. J’ai trouvé le propos d’Indigo éculé et ai regretté l’absence de force, d’intensité présentes dans La haine de la famille ou un Si brillant avenir.

 

Le roman du mariage

Je n’avais lu ni Virgin Suicide, ni Middlesex, de l’écrivain-culte Jeffery Eugenides, ce qui ne m’a pas empêchée de plonger avec délectation dans son troisième opus Le roman du mariage (Editions de l’Olivier). Années 80, Université de Brown. Dans une atmospère de grande liberté, faite de folles soirées très arrosées et de cours suivis avec plus ou moins de passion. Madeleine, étudiante en littérature, lectrice assidue des romans de Jane Austen, se lie d’amité avec Mitchell et Leonard. Très vite Madelaine tombe amoureuse de Leonard, tandis que Mitchell, lui n’a d’yeux que pour elle. C’est ce chassé-croisé amoureux avec toute la palette des sentiments qui l’accompagnent qui forme la trame du roman. Mais il y a bien plus que cela: Leonard souffre de maniaco-dépression et on le suit dans les affres de sa maladies, tandis que Mitchell, pour oublier Madeleine, part en Inde, travailler comme bénévole auprès de Mère Teresa. Tous trois vont devoir faire les choix qui auront un impact décisif sur leur vie.
Ce gros pavé de plus de 500 pages se lit avec facilité, tant la langue en est fluide. L’atmosphère de l’Université est si bien rendue qu’elle m’a fait penser à mes propres études. Quant à la maladie de Leonard, comment ne pas être sensible aux souffrances par lesquelles passent ce étudiant brillant? Jeffrey Eugenides parvient à nous fait sourire mais aussi ressentir et n’est-ce pas le plus important dans un roman?

J’ai lu Fifty Shades of Grey

… ou en français Cinquante nuances de Grey. Et… j’ai été abasourdie par l’exécrable qualité de la langue, sa pauvreté, l’incroyable nunucherie de l’histoire. Si ça m’a donné des idées? Comme je ne fantasme ni sur la soumission, ni sur la fessée ni sur les coups de cravache, non pas vraiment. Et puis on a compris, Christian Grey, est beau, mais est-il bien nécessaire de répéter toutes les trois pages, qu’il sent le frais? N’y a-t-il pas plus érotique comme argument? Bon je sais ce n’est pas érotique, c’est du porno soft. Mais cela justifie-t-il la bêtise? Et cette épouvantable image de la femme que donne le livre? Si vous cherchez des idées et des émotions, lisez plutôt de vrais auteurs de littérature érotique, comme Régine Desforges par exemple. Ou faites vous conseiller. Chez Filigranes, cela fait longtemps qu’il y a un rayon entier consacré au sujet.

Des Japonaises aux Etats-Unis

C’est un petit bijou de poésie et de sensibilité. L’histoire, poignante, de femmes dont certaines, très jeunes, venues aux Etats-Unis épouser des compatriotes déjà installés sur-place. Alors qu’elles croient y mener une vie aisée, elles sont trompées sur toute la ligne. Leur nuit de noces s’apparente à un viol et leur existence est uniquement vouée au travail le plus dur, celui de la terre. L’originalité du récit tient au fait que le sujet est un nous pluriel, évoquant tour à tour toutes ces femmes. L’effet, lancinant, rend encore plus palpable la douleur de ces presque esclaves. Dont la vie s’aggravera encore lors de l’attaque des Etats-Unis par le Japon. Certaines n’avaient jamais vu la mer a remporté le prix Fémina étranger, un prix plus que mérité.

Ouragan

De Laurent Gaudé, toujours, vient de sortir chez Babel, en édition de poche, Ouragan. Sans qu’il ne soit jamais nommé, c’est de l’ouragan Katerina qu’il s’agit et de ses répercussions sur une dizaine de personnages. Tandis que la plupart des habitants fuient La Nouvelle Orléans inondée et dévastée, certains décident de rester. Il y a Joséphine, la vieille « négresse » presque centenaire qui incarne à elle seule la douleur et la fierté des Noirs, Rose et son petit garçon qu’elle ne parvient pas à aimer, Keanu qui décide de rejoindre la ville pour la retrouver, un groupe de prisonniers évadés et un Révérend complètement illuminé. Plutôt que d’observer l’ouragan de haut, Laurent Gaudé s’attache à décrire la part, ô combien humaine, de chacun, alors que les éléments se déchaînent. Pascal parlait hier de poésie pour décrire le style de l’auteur, je lui ajouterais aujourd’hui le terme de chant. Car s’est d’un roman choral qui s’agit, les voix des personnages s’entremêlant, sans que jamais la clarté du propos ne se perde. On est ici face à un des plus beaux rôles de la littérature, celui de donner à voir, à saisir, bien mieux que mille reportage, un fait réel.   
Ouragan, Laurent Gaudé, Babel

Deux soeurs

Je suis Judith Glass depuis ses débuts et j’avais adoré son bouleversant premier roman, Jours de juin, qui dépeignait un couple homosexuel aux prises avec le sida. On est loin de ce sujet mais peut-être encore plus près de l’intime dans Louisa et Clem, l’histoire de deux sœurs qu’en apparence tout sépare. L’une est céramiste, passionnée d’art et vit à New-York, l’autre consacre sa vie aux animaux en voie de disparition et pour cela voyage aux quatre coins de la planète. Sur une période de 20 ans, elles prennent la parole l’une après l’autre, évoluant chacune à leur façon et évoquant leurs rapports aux parents et aux hommes, leurs accidents et changements de vie. Les deux femmes qui se retrouvent à chaque tournant, sont décrites avec finesse dans toute leur complexité. Si j’ai eu un peu de mal à vraiment entrer dans le roman, la fin, dramatique, m’a prise par surprise et… prise à la gorge.
Louisa et Clem, Judith Glass, Editions des Deux Terres et J’ai Lu

Les règles du jeu

Si je ne devais vous conseiller qu’un seul livre à lire pendant ce beau week-end ensoleillé, ce serait celui-là. Parce que Les règles du jeu d’Amor Towles est peut-être un premier roman, mais ce n’en est pas moins le plus abouti que j’ai lu depuis longtemps.
New York, années 30. Kathey Kontent est dactylo dans un grand cabinet d’avocats. Fille d’émmigrés russes, elle fait tout ce qu’elle peut pour faire oublier ses origines et rêve de pénétrer les hautes sphères de Manhattan. La rencontre de Tinker Grey, un jeune banquier, lui permet de se rapprocher de son projet… jusqu’à un brutal retournement de situation.
Ce que j’ai aimé: la grande complexité des personnages qui ne se retrouvent jamais où on les attend. Et puis l’atmosphère unique de New-York, baignée dans les accents du jazz, et où l’on noie ses angoisses dans les volutes des Martini. Ma-gni-fi-que!
Chez Albin Michel