LaRose

9782226325983-j.jpg J’aime Louise Erdrich pour son talent de m’emmener là où je n’irais pas sans elle, ici dans une réserve d’Indiens Ojibwé du Dakota du Nord.

Deux familles y vivent côte à côte et sont frappées par le même drame. Un jour de chasse, Landreaux Iron croit tirer sur un cerf et tue involontairement Dusty, le fils de Peter Ravich. Après le bouleversement et l’anéantissement, Landreaux honore une vieille coutume indienne et « donne » son propre fils à Peter et son épouse, en guise de réparation. LaRose a cinq ans et est un petit garçon exceptionnel, une belle âme. Par sa douceur et sa bonté, il tente de redonner goût à la vie à la mère de Dusty.

Autour de cette histoire centrale, gravitent une galerie de personnages savoureux ou plus sombres, avec une mention particulière pour les trois adorables adolescentes. Mais il y plane aussi, du mystère, le monde des esprits se mêlant à ceux des vivants…

Avec LaRose, Louise Erdrich, dont on se souvient notamment de La chorale des maîtres bouchers, montre, une fois encore, son extraordinaire talent de conteuse. Elle n’a pas son pareil pour sonder les âmes, pour rappeler à ses personnages d’où ils viennent. Son livre est absolument magnifique, un des plus beaux que j’ai lus ces derniers temps.

LaRose, Louise Erdrich, Albin Michel

Coldcase

51MHwtyWYIL._SX195_.jpgJe ne mentirai pas, j’ai dévoré le dernier roman de Joël Dicker. C’était du pur plaisir, un roman qui accroche, que j’ai lu d’une traite – j’ai d’ailleurs été dormir très, très tard.

Et puis, un héros policier qui porte le même nom de famille que moi – Jesse Rosenberg – ça n’arrive pas tous les jours!

Jesse et son coéquipier Derek doivent résoudre un cold case, l’assassinat du maire d’Orphéa, – une petite ville des Hamptons – de sa famille et d’une jeune joggeuse qui s’est déroulé 20 ans plus tôt. L’occasion pour les lecteurs de rencontrer une galerie de personnages – deux rédacteurs en chef, un libraire, un critique littéraire, un flic-dramaturge, tous plus pittoresques les uns que les autres. Ce sont eux, qui un à un, racontent l’histoire.

Le livre obéit aux lois du genre, s’attardant sur ceux qui auraient des raisons d’avoir commis le crime, et est un classique roman policier.

Pourtant, ça ne m’a pas empêchée de le trouver… un peu creux. Là où dans La vérité sur l’affaire Harry Quebert, il y a une réflexion sur l’écriture et la peur de la page blanche, où dans Le Livre de Baltimore, il y a une tragique histoire d’amour et de famille, ici… il n’y a pas vraiment de sujet si ce n’est le crime lui-même. En plus dans les cent dernières pages, je trouve que le roman s’essouffle…

Tout ceci n’empêche pas La disparition de Stéphanie Mailer d’occuper la première place du classement des ventes de livres édité par le magazine Livres Hebdo. Un succès que j’ai pu également constater à la Librairie Filigranes qui était noire de monde lors de la venue de l’auteur. Tant mieux pour Joël Dicker!

La disparition de Stéphanie Mailer, Joël Dicker, Editions De Fallois Paris

Atmosphère, atmosphère

51TzGRRceoL._SX195_ Depuis dix mois, Anna vit recluse dans sa maison de Harlem. Elle est dépressive, agoraphobe et alcoolique et mélange allègrement Merlot et médicaments. Si elle ne sort plus, Anna observe ses voisins à travers le zoom de son Nikon. Elle les connaît tous, jusqu’aux nouveaux arrivés qui viennent d’emménager, un couple et leur fils adolescent.

Alors que sa voisine lui rend visite, elle la voit quelques jours plus tard à sa fenêtre, recouverte de sang, un cutter enfoncé dans la poitrine. Malheureusement, vu son état d’ébriété, personne et encore moins la police, ne croit le témoignage d’Anna. Ils la pensent plutôt victime d’hallucinations…

J’ai dévoré en deux jours, ce roman policier particulièrement prenant. L’auteur prend son temps – près de la moitié du livre – pour installer l’atmosphère de son livre et j’ai adoré ça. Anna souffre, Anna se saoule, n’ose pas franchir le seuil de sa maison. Chez elle, elle regarde à toute heure du jour et de la nuit, de vieux films policiers en noir et blanc, leurs dialogues se mêlant à ceux de la vie réelle. Ancienne pédopsychiatre, elle aide des patients sur des forums, joue aux échecs en ligne… On perçoit avec émotion sa souffrance et le secret qu’elle cache.

Après le meurtre, le roman prend de la vitesse et s’enfonce dans le mystère et les mensonges. Seul bémol: dommage que la fin n’ait pas été plus élaborée, plus proche en cela de la première partie du livre. Ceci dit ce roman, dans la lignée des Apparences ou de La Fille du train, reste un excellent divertissement. D’autant plus qu’il est très bien traduit de l’anglais par Isabelle Maillet.

La femme à la fenêtre, A.J. Finn, Presses de la Cité

L’après Auschwitz

51HgzngzrzL.jpg Marceline a 15 ans, quand elle est déportée à Auschwitz avec son père, et 18 ans quand elle en revient. Entre ces deux dates, trois ans qui ont glacé son corps, mais pas son esprit ni son intense instinct de survie. Trois ans qu’à l’époque, elle refusera de raconter.

A la place, le récit de ces années d’après-Auschwitz, dans lequel elle évoque son retour à Paris, le flamboiement des années Saint-Germain des Prés, sa curiosité intellectuelle – elle veut tout lire, ses amis lui font des listes – la séduction – elle a des amoureux prestigieux dont Edgar Morin et Georges Perec – et son corps sec. Comment, en effet, connaître le lâcher prise lorsqu’on a dû, toute pudique, se déshabiller devant des SS hurlant, à 15 ans? Y sont également narrés sa rencontre avec son grand amour, Joris Ivens, et ses retrouvailles avec Simone Veil, compagne et confidente des camps.

Le matériau de ce livre? Sa valise d’amour. Qui contient les lettres que lui ont envoyées ses amis, amoureux, amants et maris. Des lettres somptueuses qui datent d’un temps d’avant Internet. Et qui nous font mesurer tout ce que notre époque a perdu de la belle écriture.

Marceline n’a jamais eu d’enfant mais, réalisatrice, elle a fait de la création le centre de sa vie. Elle nous étonne, nous bluffe par sa liberté, et par cette flamme qui brûle en elle, toujours aussi fort, malgré le grand âge.

Il faut se précipiter sur ce récit, le prendre à bras-le-corps. Il dit aussi que tout est possible.

L’amour après, Marceline Loridan-Ivens, Judith Perrignon, Grasset

Le champ de bataille

38724261.jpg Impossible, quand on a ou a eu un ado à la maison, de résister au livre du journaliste belge, Jérôme Colin. Le portrait que son narrateur fait de son fils Paul, est si fin, si parfaitement décrit que l’on s’identifie immédiatement au père, comme au fils.

Paul ne fait rien à l’école, insulte son père, ne parle que par borborygmes. Il met surtout en péril l’équilibre familial. Le narrateur et Léa, sa femme, ne s’entendent plus, et n’ont pas la même vision de l’éducation. Tout ce petit monde va se trouver bouleversé, par les attentats du 22 mars 2016 à Bruxelles…

On rit, on sourit, on s’émeut, devant ce grand big bang familial. On s’énerve face aux réactions de l’école quand un grand enfant n’entre pas dans le rang. Et on se souvient avec émotion de ces terribles attentats qui ont eu lieu il y a près de deux ans. En un moment Le Champ de bataille m’a beaucoup touchée!

Le champ de bataille, Jérôme Colin, Allary Editions. Livre numérique fourni par netgalley.com

Vengeance!

pierre-lemaitre-couleurs-incendie.jpg C’est avec le nouveau livre de Pierre Lemaître, Couleurs de l’incendie, que je commence mes chroniques de la rentrée de janvier 2018.

Un roman qui a tout du feuilleton du 19e siècle: une suite  du Goncourt 2013 Au revoir là-haut, une histoire qui nous tient en haleine jusqu’au bout, de la connivence créée avec le lecteur, un ton jubilatoire – on s’amuse des pires horreurs –, des personnages truculents, un récit qui doit beaucoup au Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas.
L’héroïne en est Madeleine Péricourt, la très discrète soeur d’Edouard, le poilu d’Au revoir là-haut. Lorsqu’on la retrouve en 1927, son père, Marcel,  vient de mourir. Et lors de son enterrement, Paul, son petit garçon de sept ans, saute du deuxième étage de la maison familiale et atterrit disloqué sur le cercueil de son grand-père. Il en sort paralysé à vie. Quant à Madeleine, elle plonge dans une profonde dépression. C’est ce moment que choisissent ses proches – tous sans exception – pour comploter contre elle et la dépouiller de sa fortune. Se retrouvant sans le sou, Madeleine n’aura de cesse de se venger d’eux, un à un, et de retrouver son argent et son rang.
Il est aussi question ici de politique, de moteurs d’avion à réaction, de fraude fiscale et de pédophilie – des maux présents de tout temps – d’opéra, de publicité et de la montée du nazisme. C’est passionnant, foisonnant et bonne nouvelle, Pierre Lemaître projette d’écrire un troisième tome. à son histoire
Couleurs d’incendie, Pierre Lemaître, Albin Michel

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Amour et folie

CVT_La-salle-de-bal_8190.jpg Jusque dans la première moitié du 20e siècle, en Angleterre on trouvait beaucoup de monde dans les asiles de fous. Aussi bien des mélancoliques que des jeunes filles révoltées dont on ne savait que faire. A condition, bien sûr, qu’ils soient pauvres. On réfléchissait aussi beaucoup à la façon dont lesdits pauvres devaient cesser de se reproduire. Séparation au sein des asiles des hommes et des femmes ou carrément eugénisme et stérilisation, une théorie soutenue un temps par Churchill, alors ministre de l’Intérieur (nous sommes en 1911). C’est sur ce arrière-plan historique et dramatique qu’est construit La salle de bal.

Internée de force à Shartston, un asile du Yorkshire, parce qu’elle a cassé une vitre de la filature où elle travaillait, Ella y rencontre John. Dans ce monde très dur, où les malades côtoient les sains d’esprit, où tout n’est qu’ordres et obligations, où un médecin, « savant fou » joue avec ses patients pour confirmer ses théories, leur relation va apporter un peu de lumière. Chaque vendredi, ils se retrouvent dans la salle de bal de l’asile, une merveille architecturale, ou une fois par semaine hommes et femmes peuvent enfin se rencontrer…

J’ai lu ce roman le coeur serré par l’émotion tant la situation décrite est profondément injuste. Les personnages principaux – Ella, John, mais aussi Clem qui se réfugie dans la lecture pour oublier ce qui l’entoure – leurs sentiments, sont racontés tout en pudeur et en délicatesse. La romancière britannique Anna Hope, nous avait déjà enchantés avec Le chagrin des vivants (Folio).  Elle joint ici ce qu’il faut de drame pour nous emporter, et ce qu’il faut de talent pour nous retenir.