Mon père, ce héros

zoom-les-guerres-de-mon-pere Comment se remettre de la mort à 58 ans, d’un père charmant, généreux, qui professait qu' »On ne doit laisser que de bons souvenirs »? D’un père aimé de tous et qui vous aimait démesurément?

Vingt-cinq ans plus tard, le deuil enfin achevé, Colombe Schneck écrit le roman de Gilbert, médecin, esthète, amoureux des femmes, dont le sourire cachait une angoisse profonde, qu’il refusait de révéler aux autres.

Car Gilbert n’est qu’un petit garçon quand éclate la Deuxième Guerre mondiale. Il est Juif et quitte l’Alsace pour se cacher en Dordogne. Ses parents et lui survivent, mais son père, Max, est assassiné en 1949 et fait l’objet d’un horrible fait divers. Devenu médecin, il est envoyé en Algérie où il découvre tortures et exactions. Viennent ensuite, enfin, des années de paix.

Colombe Schneck a étudié minutieusement les archives de Périgueux, montrant notamment que Gilbert et ses parents ont échappé aux rafles. Elle révèle la générosité comme la noirceur qui ont égrené leur parcours. Elle a également interrogé les témoins, son oncle Pierre, mais également les femmes que Gilbert, marié à Hélène, aimait en en parallèle.

Le résultat est un portrait sensible et émouvant, tout en pudeur et délicatesse, du premier homme de sa vie. Il est aussi l’histoire de ces peurs et angoisses que dans certaines familles – la mienne y compris – on se transmet de génération en génération.

Les guerres de mon père, Colombe Schneck, Stock

Cote: 8,5/10

Une chanson, puis un roman!

cali-seuls-les-enfants-savent-aimerBruno a six ans quand sa maman meurt d’une vilaine maladie. Son père et sa maison sont gris de chagrin. Pour fuir cette atmosphère, Bruno passe beaucoup de temps chez son pépé et sa mémé, tombe amoureux de la petite Carole, se lie d’amitié (passionnée) avec Alex. Partout, il tente d’arracher des petits bouts de bonheur…

Cali – oui oui, le chanteur-auteur-compositeur – a écrit un roman en partie autobiographie. Le petit garçon en couverture, c’est lui à 6 ans. Mais il a réussi à faire de l’épisode tragique de son enfance un roman très émouvant et très tendre. On a envie de serrer contre sa poitrine son petit héros, son double. C’est Bruno qui raconte dans une lettre à sa maman ce qui lui arrive, les épisodes qu’il vit avec la vivacité et l’intensité de son âge. Et si jamais vous avez été en colonie et avez détesté ça, vous vous retrouverez sans peine dans les pages qui  consacrées au sujet.

L’écriture? Elle est belle, fluide, elle coule de source. Et le titre de la chanson Seuls les enfants savent aimer devient celui d’un très joli roman.

PS : j’interviewerai Cali à la Librairie Filigranes à Bruxelles le 20 janvier à 11 h 30. Venez nombreux !

Seuls les enfants savent aimer, Cali, Le Cherche-Midi

Les déchirements d’Israël

Ant_Ber_CinqMinutes_COUV_RVB Entre les écrivains d’Israël et moi, c’est une longue histoire d’amour. Parce qu’ils sont brillants, d’abord. Et aussi et peut-être surtout parce qu’ils sont si loin de l’Israël de Benyamin Netanyahu, de sa politique d’extrême-droite, de son libéralisme à outrance. Et ils donnent de ce pays, si souvent décrié, une image bien plus généreuse et subtile.

Dans Donne-moi encore cinq minutes (un titre qui sonne beaucoup mieux en hébreu qu’en français!), nous suivons le parcours de deux hommes, Bnaya et Yoav, nés tous les deux dans une implantation située au-delà de la ligne verte. Bnaya y vit toujours, mais Yoav l’a quittée après l’armée.

Avec Bnaya, nous sommes confrontés à la vie des nationalistes religieux, dans ce que l’on appelle également les colonies. Une vie centrée sur l’étude des textes sacrés pour les hommes, et sur la famille pour les femmes. Sur le point d’être démantelée, l’implantation connaît des heures graves. De grandes tensions surgissent entre d’un côté le rabbin et un groupe de jeunes violents, désireux de s’accrocher coûte que coûte à cette terre, et de l’autre, les plus pragmatiques dont Bnaya fait partie, prêts à déménager et à s’installer ailleurs, en Galilée ou dans le Néguev.

Yoav, lui, a perdu la foi dans l’adolescence et a quitté ce monde clos, replié sur lui-même, qui l’étouffait. Pendant son service militaire, il a vécu un épisode dramatique qui revient sans cesse le torturer. Avec lui, nous partons en voyage en Inde après l’armée, nous déambulons dans Tel Aviv la laïque, où Yoav est pourtant irrésistiblement attiré par une synagogue.

Quant au rapport avec les voisins palestiniens, il est, chez les deux hommes abordé en filigrane.

On le voit ici, loin des idées toutes faites, c’est un roman tout en subtilité et en finesse, aussi bien dans les thèmes abordés que dans l’écriture. Le présent et le passé sont adroitement mêlés dans des scènes qui glissent les unes dans les autres. Le rapport des deux personnages au couple est également abordé en profondeur.

Que dire de plus? J’ai été aspirée par ce livre au point d’en oublier de boire et de manger. Et c’est tout ce que je vous souhaite.

Donne-moi encore cinq minutes, Yonatan Berg, l’Antilope

Vengeance!

pierre-lemaitre-couleurs-incendie.jpg C’est avec le nouveau livre de Pierre Lemaître, Couleurs de l’incendie, que je commence mes chroniques de la rentrée de janvier 2018.

Un roman qui a tout du feuilleton du 19e siècle: une suite  du Goncourt 2013 Au revoir là-haut, une histoire qui nous tient en haleine jusqu’au bout, de la connivence créée avec le lecteur, un ton jubilatoire – on s’amuse des pires horreurs –, des personnages truculents, un récit qui doit beaucoup au Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas.
L’héroïne en est Madeleine Péricourt, la très discrète soeur d’Edouard, le poilu d’Au revoir là-haut. Lorsqu’on la retrouve en 1927, son père, Marcel,  vient de mourir. Et lors de son enterrement, Paul, son petit garçon de sept ans, saute du deuxième étage de la maison familiale et atterrit disloqué sur le cercueil de son grand-père. Il en sort paralysé à vie. Quant à Madeleine, elle plonge dans une profonde dépression. C’est ce moment que choisissent ses proches – tous sans exception – pour comploter contre elle et la dépouiller de sa fortune. Se retrouvant sans le sou, Madeleine n’aura de cesse de se venger d’eux, un à un, et de retrouver son argent et son rang.
Il est aussi question ici de politique, de moteurs d’avion à réaction, de fraude fiscale et de pédophilie – des maux présents de tout temps – d’opéra, de publicité et de la montée du nazisme. C’est passionnant, foisonnant et bonne nouvelle, Pierre Lemaître projette d’écrire un troisième tome. à son histoire
Couleurs d’incendie, Pierre Lemaître, Albin Michel

Lire un extrait

Amour et folie

CVT_La-salle-de-bal_8190.jpg Jusque dans la première moitié du 20e siècle, en Angleterre on trouvait beaucoup de monde dans les asiles de fous. Aussi bien des mélancoliques que des jeunes filles révoltées dont on ne savait que faire. A condition, bien sûr, qu’ils soient pauvres. On réfléchissait aussi beaucoup à la façon dont lesdits pauvres devaient cesser de se reproduire. Séparation au sein des asiles des hommes et des femmes ou carrément eugénisme et stérilisation, une théorie soutenue un temps par Churchill, alors ministre de l’Intérieur (nous sommes en 1911). C’est sur ce arrière-plan historique et dramatique qu’est construit La salle de bal.

Internée de force à Shartston, un asile du Yorkshire, parce qu’elle a cassé une vitre de la filature où elle travaillait, Ella y rencontre John. Dans ce monde très dur, où les malades côtoient les sains d’esprit, où tout n’est qu’ordres et obligations, où un médecin, « savant fou » joue avec ses patients pour confirmer ses théories, leur relation va apporter un peu de lumière. Chaque vendredi, ils se retrouvent dans la salle de bal de l’asile, une merveille architecturale, ou une fois par semaine hommes et femmes peuvent enfin se rencontrer…

J’ai lu ce roman le coeur serré par l’émotion tant la situation décrite est profondément injuste. Les personnages principaux – Ella, John, mais aussi Clem qui se réfugie dans la lecture pour oublier ce qui l’entoure – leurs sentiments, sont racontés tout en pudeur et en délicatesse. La romancière britannique Anna Hope, nous avait déjà enchantés avec Le chagrin des vivants (Folio).  Elle joint ici ce qu’il faut de drame pour nous emporter, et ce qu’il faut de talent pour nous retenir.

Les prix d’automne 2017

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Je vous ai déjà dit tout le bien que je pensais de L’ordre du jour d’Eric Vuillard (Actes Sud), prix Goncourt 2017, mais il y a tous les autres prix. Je n’ai pas lu la plupart d’entre eux mais j’en ai entendu beaucoup de bien. Petit récap.

Prix Le Monde, décerné au mois de septembre: L’art de perdre, d’Alice Zeniter, Gallimard. Lu, approuvé, adoré. Une fresque qui court sur trois générations et qui raconte le destin d’une famille de harkis. Je lui consacrerai tout bientôt une chronique.

Prix Renaudot: La disparition de Joseph Mengele d’Olivier Guez, Grasset. Extraordinaire récit des années de fuite du nazi Joseph Mengele en Amérique du Sud. Précision et distance sont les outils utilisés pour reconstituer l’itinéraire d’un monstre. Voir ma chronique.

Prix Fémina: La serpe de Philippe Jeanada, Julliard. Une toute grosse brique (mieux vaut prévenir) qui revient sur l’affaire Henri Girard, accusé d’un triple meurtre. Une fois acquitté, ce dernier écrira sous le pseudonyme Georges Arnaud, le génial Salaire de la peur. En plus d’être un roman de procès, La Serpe, est aussi celui de l’amour filial. Beau, sombre et tendre.

Prix Femina étranger: Ecrire pour sauver une vie, le dossier Louis Till de John Edgar Wideman, Gallimard. Le mot de l’éditeur: En 1955, Emmett Till prend le train à Chicago pour rendre visite à sa famille dans le Mississippi. Accusé d’avoir sifflé une femme blanche, l’adolescent noir est kidnappé et assassiné. Ses meurtriers, blancs, seront acquittés. Habité par ce fait divers qui a marqué l’Amérique, l’auteur décide d’enquêter sur les circonstances douteuses de cette exécution.

Prix Médicis: Tiens ferme ta couronne, Yannick Haenel, Gallimard. Le mot de l’éditeur: Un homme a écrit un scénario sur la vie de Herman Melville : The Great Melville, dont aucun producteur ne veut. Un jour, on lui procure le numéro de téléphone du grand cinéaste américain Michael Cimino, le réalisateur mythique de Voyage au bout de l’enfer et de La Porte du paradis. Une rencontre a lieu à New York: Cimino lit le manuscrit. S’ensuivent une série d’aventures rocambolesques… Un roman complètement fou.

Prix Médicis étranger: Les huit montagnes de Paolo Cognetti, Stock. Le mot de l’éditeur: Pietro est un garçon de la ville, Bruno un enfant des montagnes.  Ils ont 11 ans et tout les sépare. Dès leur rencontre au coeur du val d’Aoste, Bruno initie Pietro aux secrets de la  montagne.Vingt ans plus tard, c’est là et auprès  de ce même ami que Pietro tentera de se réconcilier avec son  passé – et son avenir. Paolo Cognetti mêle  l’intime à l’universel et signe un grand roman d’apprentissage.

Prix de l’Académie française: Daniel Rondeau, la mécanique du chaos, Grasset. Le mot de l’éditeur: Et si la fiction était le meilleur moyen pour raconter un monde où l’argent sale et le terrorisme mènent la danse? Mécaniques du chaos est un roman polyphonique d’une extraordinaire maîtrise qui se lit comme un thriller. Il nous emporte des capitales de l’Orient compliqué aux friches urbaines d’une France déboussolée, des confins du désert libyen au cœur du pouvoir parisien, dans le mouvement d’une Histoire qui ne s’arrête jamais.

Lettres à Anne

BLA_Mitterrand_Lettres_CV.indd On peut aimer ou pas François Mitterrand, sa politique, sa personnalité complexe, ses mensonges et son mystère. Mais on ne peut pas lui enlever ses qualités d’écrivain. Et quand on est soi-même amateur de belles lettres et romantique, on ne peut qu’admirer les lettres qu’il a écrites à Anne Pingeot, son amour, la femme de sa vie, sa maîtresse cachée. Je m’y suis plongée avec délices (Je vous l’avoue je n’ai lu que quatre cents des mille deux cents pages que compte le volume), admirant, m’émouvant. On y découvre une autre facette de l’homme public, dépendant du regard et de la présence de la femme aimée. Et on suit également le parcours de l’homme politique, régénéré par l’amour après le scandale de l’Observatoire, et poursuivant la course qui le mènera à la présidence. Ces lettres sont aussi belles qu’intéressantes et c’est bien dommage que l’on n’écrive plus comme cela aujourd’hui.
Fançois Mitterrand, Gallimard