L’Archipel du Chien

CVT_Larchipel-du-chien_9397.jpg

Trois cadavres d’Africains sont découverts au petit matin sur une petite île en Méditerranée. Le Maire et le Docteur accourent, et parce qu’un projet d’établissement de thermes qui dynamiserait l’emploi et le tourisme est en cours, ils décident de garder le secret.

Les trois hommes sont inhumés debout, dans l’anfractuosité d’un rocher. Bouleversé, l’instituteur veut déclarer les faits à la police, mais est vite convaincu du contraire. Quand un homme étrange débarque sur l’île, mi commissaire de police, mi gangster, l’histoire s’accélère et prend un tout autre virage…

Avec ce conte à message, le romancier Philippe Claudel – auteur entre autres de La petite fille de Monsieur Linh et du Rapport de Grodeck – a voulu montrer toutes nos lâchetés, notre insensibilité aux autres lorsqu’ils ne nous ressemblent pas, notre individualisme forcené. Son roman qui veut attirer l’attention sur un des plus grands problèmes de l’époque n’a pourtant pas réussi à me toucher. Trop de désincarnation et de froideur, sans doute.

L’archipel du chien, Philippe Claudel, Stock

Ariane

Ariane.jpg Les livres de romanciers belges sont légion depuis janvier, et c’est tant mieux parce qu’ils sont excellents! Myriam Leroy, journaliste, chroniqueuse ne déroge pas à la règle et son Ariane est une déflagration.

Ses personnages sont deux petites ados du Brabant wallon. La narratrice est issue d’une famille renfermée sur elle-même, où tout est rationné, même l’eau pour se laver! Elle a des complexes, s’ennuie à Nivelles, rêve d’autre chose.

Ses parents l’inscrivent alors dans « une école de riches » et c’est là qu’elle rencontre Ariane, une beauté au charisme impressionnant qui, contre toute attente, la choisit comme amie. Se nouent entre elles un lien exclusif et d’une intensité telle qu’on ne le vit qu’à l’adolescence. Et qui va les conduire à la cruauté envers les autres, condisciples mais aussi adultes…

Ce livre a trouvé en moi un écho profond. Parce qu’il est bien construit, bien écrit. Mais aussi, parce que ma fille a fréquenté une « école de riches » et que là-bas, comme dans le livre, pour s’intégrer, il ne suffit pas d’avoir une belle personnalité. Il faut d’abord être jolie (!), porter les vêtements adéquats, et être riche, cela va de soi… Pas de pitié pour ceux qui ne suivent pas le mouvement.

Et puis l’intensité de ces liens d’adolescentes, le désespoir lorsqu’ils se rompent, on les a tous vécus. Tout le talent de Myriam Leroy est d’en avoir fait quelque chose d’universel, dans lequel on peut, sans peine, se retrouver. Son Ariane, je m’en souviendrai longtemps.

Ariane, Myriam Leroy, Don Quichotte

LaRose

9782226325983-j.jpg J’aime Louise Erdrich pour son talent de m’emmener là où je n’irais pas sans elle, ici dans une réserve d’Indiens Ojibwé du Dakota du Nord.

Deux familles y vivent côte à côte et sont frappées par le même drame. Un jour de chasse, Landreaux Iron croit tirer sur un cerf et tue involontairement Dusty, le fils de Peter Ravich. Après le bouleversement et l’anéantissement, Landreaux honore une vieille coutume indienne et « donne » son propre fils à Peter et son épouse, en guise de réparation. LaRose a cinq ans et est un petit garçon exceptionnel, une belle âme. Par sa douceur et sa bonté, il tente de redonner goût à la vie à la mère de Dusty.

Autour de cette histoire centrale, gravitent une galerie de personnages savoureux ou plus sombres, avec une mention particulière pour les trois adorables adolescentes. Mais il y plane aussi, du mystère, le monde des esprits se mêlant à ceux des vivants…

Avec LaRose, Louise Erdrich, dont on se souvient notamment de La chorale des maîtres bouchers, montre, une fois encore, son extraordinaire talent de conteuse. Elle n’a pas son pareil pour sonder les âmes, pour rappeler à ses personnages d’où ils viennent. Son livre est absolument magnifique, un des plus beaux que j’ai lus ces derniers temps.

LaRose, Louise Erdrich, Albin Michel

La petite fille sur la banquise

9782246815891-001-T

A 9 ans, Adelaïde est violée dans le couloir cossu de l’immeuble où elle vit avec ses parents, ses frères et sœurs. Pour survivre, elle a enfoui ce souvenir insoutenable au plus profond d’elle-même. Oublier pour avancer… Mais c’est compter sans d’horribles symptômes qui vont s’emparer d’elle: une impression de tristesse, de profonde solitude, de vivre éloignée des autres, seule sur la banquise, d’être envahie par des méduses, des rêves épouvantables… Sans parler de sa vie sexuelle, bousillée.

Vis-à-vis des autres, sa famille et ses amis, Adélaïde surjoue la joie de vivre, la gaieté forcée, boit trop, touche aux drogues douces et dures. Mais même s’ils savent ce qui lui est arrivé, s’ils ont porté plainte, ses parents ne font pas le lien entre le viol de ses 9 ans et ses problèmes de jeune femme.

De thérapies en stages, jusqu’à sa rencontre avec une psychiatre extraordinaire, Adelaïde y verra enfin plus clair, fera de grands pas vers la guérison. D’autant plus qu’avec d’autres anciennes victimes, elle intente un procès à leur bourreau qui sera condamné.

L’écriture de ce livre est sans doute la dernière étape de sa libération psychique. Un coup de poing, une véritable claque qui atteint le lecteur au centre de son être. Les mots sont limpides, d’une force inouïe, et ne cachent rien du calvaire. C’est d’humanité, et d’inhumanité pure dont il est question ici. Après cette lecture, en voyant une petite ou plus grande fille en souffrance, on ne pourra plus jamais dire qu’on ne savait pas.

La petite fille sur la banquise, Adelaïde Bon, Grasset