Secret d’Histoire

CVT_Inavouable_6286 De temps en temps, la lecture d’un bon polar-thriller, ça me fait du bien. Et quand Marc Filipson, patron de la librairie Filigranes, à Bruxelles, m’en conseille un, je sais que je peux me lancer dans sa lecture, les yeux fermés. Enfin presque!

Donald Tusk, chef du gouvernement polonais, met sur pied une équipe hétéroclite de quatre personnes – un marchand d’art, une historienne d’art, une voleuse d’art et un ancien espion. Leur tâche? Récupérer illégalement aux Etats-Unis un portrait du peintre Raphaël, dérobé par les nazis dans un musée de Cracovie. Depuis la guerre, ledit portrait n’a jamais réapparu. S’ils réussissent tant mieux, s’ils échouent, ils seront emprisonnés aux States et lâchés par la Pologne…

D’aventure en aventure, s’en suit un incroyable périple, qui conduit nos héros des Etats-Unis vers la Pologne, en passant par la Suède. Un périple qu’on verrait d’ailleurs, très bien porté à l’écran, ne fût-ce que pour la course de nos quatre limiers sur la Baltique gelée, poursuivis par on ne sait très bien qui. (On le découvre à la fin évidemment).

Mais au-delà de ce récit très ‘James Bondien », il y a bien plus. Il y a l’Histoire et l’amour de l’art, la place qu’il occupe dans le sentiment national d’un pays. Il y a l’amour tout court, et des secrets incroyables qui trouvent leurs racines dans la Deuxième Guerre mondiale.

Les chapitres du roman sont courts, incitant les lecteurs à aller toujours plus loin. Ca se lit vite, bien, et on en connaît à qui ça a fait passer des nuits blanches. Bref un roman qui procure des moments de plaisir pur.

Inavouable, Zygmunt Miloszewski, Fleuve Editions

Vus en poches

Voici quelques nouveautés en éditions de poche, lues et aimées au temps de leur parution.

product_9782072761935_195x320

Thomas, ami proche de l’auteur, a toutes les cartes en mains. Il est beau, intelligent, brillant, charmant. Il plaît aux femmes et celles-ci le lui rendent bien. Et pourtant il se sabote. Catherine Cusset met toute sa sensibilité et sa tendresse au service de son personnage qu’elle décrit de façon subtile. Le style est resserré et dynamique.
L’autre qu’on adorait, Catherine Cusset, Folio

Les-furies

Lotto et Mathilde s’aiment d’un amour fou, se marient très vite, et forment pendant de longues années un couple parfait. Quand dans la première partie, Lotto raconte leur histoire avec une naïveté toute masculine, tout semble parfait. Par contre, sous le regard de Mathilde, les faits sont « légèrement » différents. Tout est dans la structure de ce roman fascinant, où les deux parties se répondent, éclairent des faits ou les obscurcissent. Et ce qui gagne finalement ici, c’est l’amour qui donne au livre ses plus belles pages.
Les furies, Lauren Groff, Points

9782253069072-001-T

Côte de l’Or (futur Ghana), 1750. Effia, jeune villageoise, est forcée d’épouser un homme blanc, le gouverneur du fort de Cape Coast Castle. Et c’est dans ce même fort qu’Esi, la soeur dont elle ignore l’existence est détenue. Elle partira bientôt en Amérique pour travailler comme esclave dans les champs de coton. En racontant la vie de leurs descendants sur sept générations, en Afrique et en Amérique, l’auteur parcourt 300 ans d’histoire. Un premier roman très abouti.
No Home, Yaa Gyasi, Le Livre de Poche

005218264

Toute sa vie, Romain Gary a porté des masques et joué avec la réalité, notamment concernant son père. L’écrivain est en fait issu des amours conjugales d’Arieh Kacew, fourreur de Vilnius et de Mina, modiste. Nous sommes en 1925 et Romain a dix ans. L’auteur lui fait vivre vngt-quatre heures décisives, le jour où son père adoré quittera définitivement sa mère… Laurent Seksik complète, avec toute la subtilité qu’on lui connaît ce que les biographies officielles ne disent pas.
Laurent Seksik, Romain Gary s’en va-t-en guerre, J’ai lu

Mon père, ce héros

zoom-les-guerres-de-mon-pere Comment se remettre de la mort à 58 ans, d’un père charmant, généreux, qui professait qu' »On ne doit laisser que de bons souvenirs »? D’un père aimé de tous et qui vous aimait démesurément?

Vingt-cinq ans plus tard, le deuil enfin achevé, Colombe Schneck écrit le roman de Gilbert, médecin, esthète, amoureux des femmes, dont le sourire cachait une angoisse profonde, qu’il refusait de révéler aux autres.

Car Gilbert n’est qu’un petit garçon quand éclate la Deuxième Guerre mondiale. Il est Juif et quitte l’Alsace pour se cacher en Dordogne. Ses parents et lui survivent, mais son père, Max, est assassiné en 1949 et fait l’objet d’un horrible fait divers. Devenu médecin, il est envoyé en Algérie où il découvre tortures et exactions. Viennent ensuite, enfin, des années de paix.

Colombe Schneck a étudié minutieusement les archives de Périgueux, montrant notamment que Gilbert et ses parents ont échappé aux rafles. Elle révèle la générosité comme la noirceur qui ont égrené leur parcours. Elle a également interrogé les témoins, son oncle Pierre, mais également les femmes que Gilbert, marié à Hélène, aimait en en parallèle.

Le résultat est un portrait sensible et émouvant, tout en pudeur et délicatesse, du premier homme de sa vie. Il est aussi l’histoire de ces peurs et angoisses que dans certaines familles – la mienne y compris – on se transmet de génération en génération.

Les guerres de mon père, Colombe Schneck, Stock

Cote: 8,5/10

Une chanson, puis un roman!

cali-seuls-les-enfants-savent-aimerBruno a six ans quand sa maman meurt d’une vilaine maladie. Son père et sa maison sont gris de chagrin. Pour fuir cette atmosphère, Bruno passe beaucoup de temps chez son pépé et sa mémé, tombe amoureux de la petite Carole, se lie d’amitié (passionnée) avec Alex. Partout, il tente d’arracher des petits bouts de bonheur…

Cali – oui oui, le chanteur-auteur-compositeur – a écrit un roman en partie autobiographie. Le petit garçon en couverture, c’est lui à 6 ans. Mais il a réussi à faire de l’épisode tragique de son enfance un roman très émouvant et très tendre. On a envie de serrer contre sa poitrine son petit héros, son double. C’est Bruno qui raconte dans une lettre à sa maman ce qui lui arrive, les épisodes qu’il vit avec la vivacité et l’intensité de son âge. Et si jamais vous avez été en colonie et avez détesté ça, vous vous retrouverez sans peine dans les pages qui  consacrées au sujet.

L’écriture? Elle est belle, fluide, elle coule de source. Et le titre de la chanson Seuls les enfants savent aimer devient celui d’un très joli roman.

PS : j’interviewerai Cali à la Librairie Filigranes à Bruxelles le 20 janvier à 11 h 30. Venez nombreux !

Seuls les enfants savent aimer, Cali, Le Cherche-Midi

Les déchirements d’Israël

Ant_Ber_CinqMinutes_COUV_RVB Entre les écrivains d’Israël et moi, c’est une longue histoire d’amour. Parce qu’ils sont brillants, d’abord. Et aussi et peut-être surtout parce qu’ils sont si loin de l’Israël de Benyamin Netanyahu, de sa politique d’extrême-droite, de son libéralisme à outrance. Et ils donnent de ce pays, si souvent décrié, une image bien plus généreuse et subtile.

Dans Donne-moi encore cinq minutes (un titre qui sonne beaucoup mieux en hébreu qu’en français!), nous suivons le parcours de deux hommes, Bnaya et Yoav, nés tous les deux dans une implantation située au-delà de la ligne verte. Bnaya y vit toujours, mais Yoav l’a quittée après l’armée.

Avec Bnaya, nous sommes confrontés à la vie des nationalistes religieux, dans ce que l’on appelle également les colonies. Une vie centrée sur l’étude des textes sacrés pour les hommes, et sur la famille pour les femmes. Sur le point d’être démantelée, l’implantation connaît des heures graves. De grandes tensions surgissent entre d’un côté le rabbin et un groupe de jeunes violents, désireux de s’accrocher coûte que coûte à cette terre, et de l’autre, les plus pragmatiques dont Bnaya fait partie, prêts à déménager et à s’installer ailleurs, en Galilée ou dans le Néguev.

Yoav, lui, a perdu la foi dans l’adolescence et a quitté ce monde clos, replié sur lui-même, qui l’étouffait. Pendant son service militaire, il a vécu un épisode dramatique qui revient sans cesse le torturer. Avec lui, nous partons en voyage en Inde après l’armée, nous déambulons dans Tel Aviv la laïque, où Yoav est pourtant irrésistiblement attiré par une synagogue.

Quant au rapport avec les voisins palestiniens, il est, chez les deux hommes abordé en filigrane.

On le voit ici, loin des idées toutes faites, c’est un roman tout en subtilité et en finesse, aussi bien dans les thèmes abordés que dans l’écriture. Le présent et le passé sont adroitement mêlés dans des scènes qui glissent les unes dans les autres. Le rapport des deux personnages au couple est également abordé en profondeur.

Que dire de plus? J’ai été aspirée par ce livre au point d’en oublier de boire et de manger. Et c’est tout ce que je vous souhaite.

Donne-moi encore cinq minutes, Yonatan Berg, l’Antilope

Douleur d’enfance

51R9W6KYfzL._SX195_.jpg C’est un roman à quatre voix dont la lecture m’a littéralement soufflée. Celles de deux enfants, Théo et Mathis, de la mère de Mathis et d’une prof de bio, Hélène.

Dès la rentrée, Hélène, remarque Théo et constate surtout que quelque chose chez lui ne va pas. Cette ancienne enfant battue a des antennes pour détecter la moindre tête rentrée dans les épaules, les regards fuyants, les attitudes de retrait. Elle alerte le corps professoral, l’infirmière, mais rien n’y fait. Elle est la seule à s’en inquiéter.

Théo, vit en garde alternée, une semaine chez son mère, une semaine chez son père où il est complètement livré à lui-même. Au chômage, son père a complètement perdu pied, il ne se lave plus, ne se lève plus. Par loyauté (et voilà l’explication du titre), Théo ne dit rien, ni à sa mère, ni à Mathis son meilleur ami, ni à ses profs, et sombre petit à petit…

Un livre de Delphine de Vigan est toujours un événement. Son dernier opus décrit avec douceur et avec une justesse inouïe, les conflits de loyauté que vivent les enfants de parents divorcés, sans aller tous heureusement jusqu’au drame. S’y ajoutent un rythme implacable dans la narration et des personnages en souffrance extrêmement touchants. Voici un de mes premiers coups de cœur 2018

Les Loyautés, Delphine de Vigan, JC Lattès

Lire un extrait

Vengeance!

pierre-lemaitre-couleurs-incendie.jpg C’est avec le nouveau livre de Pierre Lemaître, Couleurs de l’incendie, que je commence mes chroniques de la rentrée de janvier 2018.

Un roman qui a tout du feuilleton du 19e siècle: une suite  du Goncourt 2013 Au revoir là-haut, une histoire qui nous tient en haleine jusqu’au bout, de la connivence créée avec le lecteur, un ton jubilatoire – on s’amuse des pires horreurs –, des personnages truculents, un récit qui doit beaucoup au Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas.
L’héroïne en est Madeleine Péricourt, la très discrète soeur d’Edouard, le poilu d’Au revoir là-haut. Lorsqu’on la retrouve en 1927, son père, Marcel,  vient de mourir. Et lors de son enterrement, Paul, son petit garçon de sept ans, saute du deuxième étage de la maison familiale et atterrit disloqué sur le cercueil de son grand-père. Il en sort paralysé à vie. Quant à Madeleine, elle plonge dans une profonde dépression. C’est ce moment que choisissent ses proches – tous sans exception – pour comploter contre elle et la dépouiller de sa fortune. Se retrouvant sans le sou, Madeleine n’aura de cesse de se venger d’eux, un à un, et de retrouver son argent et son rang.
Il est aussi question ici de politique, de moteurs d’avion à réaction, de fraude fiscale et de pédophilie – des maux présents de tout temps – d’opéra, de publicité et de la montée du nazisme. C’est passionnant, foisonnant et bonne nouvelle, Pierre Lemaître projette d’écrire un troisième tome. à son histoire
Couleurs d’incendie, Pierre Lemaître, Albin Michel

Lire un extrait

La promesse de l’aube: le livre et le film

51r4k4aXfsL._SX297_BO1,204,203,200_.jpg « Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances.  »

Comment parler d’un livre écrit en 1960 et dont tout a été dit? Peut-être juste en disant qu’il suscite toujours le même émerveillement, le même bouleversement… La promesse de l’aube, sans être une véritable autobiographie, évoque l’enfance de Romain Gary à Wilno, sa fuite à Nice, sa guerre auprès des Anglais. Mais c’est avant tout, comme le Livre de ma mère d’Albert Cohen, une ode à l’amour maternel. Et quelle mère! Nina Kacew est fantasque, se bat comme une lionne pour que son fils ait tout, même dans la pauvreté, veut lui donner une confiance folle en ses capacités: « Tu seras Tolstoï mon fils, tu seras ambassadeur de France. » Romain Gary emploiera sa vie à combler ses espérances et à la chercher dans toutes les femmes.

Et le film? J’ai été le voir deux jours après avoir terminé ma lecture. J’ai passé un bon moment de cinéma, j’ai été émue, j’ai aimé les interprétation de Charlotte Gainsbourg et de Pierre Niney, mais… Là où le livre est chair, pensées, intériorité, le film ne propose qu’une successions de scènes, très cinématographiques, certes. Mais où il manque à mon sens l’essentiel.

La promesse de l’aube, Romain Gary, Gallimard et Folio, film d’Eric Barbier