Une chanson, puis un roman!

cali-seuls-les-enfants-savent-aimerBruno a six ans quand sa maman meurt d’une vilaine maladie. Son père et sa maison sont gris de chagrin. Pour fuir cette atmosphère, Bruno passe beaucoup de temps chez son pépé et sa mémé, tombe amoureux de la petite Carole, se lie d’amitié (passionnée) avec Alex. Partout, il tente d’arracher des petits bouts de bonheur…

Cali – oui oui, le chanteur-auteur-compositeur – a écrit un roman en partie autobiographie. Le petit garçon en couverture, c’est lui à 6 ans. Mais il a réussi à faire de l’épisode tragique de son enfance un roman très émouvant et très tendre. On a envie de serrer contre sa poitrine son petit héros, son double. C’est Bruno qui raconte dans une lettre à sa maman ce qui lui arrive, les épisodes qu’il vit avec la vivacité et l’intensité de son âge. Et si jamais vous avez été en colonie et avez détesté ça, vous vous retrouverez sans peine dans les pages qui  consacrées au sujet.

L’écriture? Elle est belle, fluide, elle coule de source. Et le titre de la chanson Seuls les enfants savent aimer devient celui d’un très joli roman.

PS : j’interviewerai Cali à la Librairie Filigranes à Bruxelles le 20 janvier à 11 h 30. Venez nombreux !

Seuls les enfants savent aimer, Cali, Le Cherche-Midi

Les déchirements d’Israël

Ant_Ber_CinqMinutes_COUV_RVB Entre les écrivains d’Israël et moi, c’est une longue histoire d’amour. Parce qu’ils sont brillants, d’abord. Et aussi et peut-être surtout parce qu’ils sont si loin de l’Israël de Benyamin Netanyahu, de sa politique d’extrême-droite, de son libéralisme à outrance. Et ils donnent de ce pays, si souvent décrié, une image bien plus généreuse et subtile.

Dans Donne-moi encore cinq minutes (un titre qui sonne beaucoup mieux en hébreu qu’en français!), nous suivons le parcours de deux hommes, Bnaya et Yoav, nés tous les deux dans une implantation située au-delà de la ligne verte. Bnaya y vit toujours, mais Yoav l’a quittée après l’armée.

Avec Bnaya, nous sommes confrontés à la vie des nationalistes religieux, dans ce que l’on appelle également les colonies. Une vie centrée sur l’étude des textes sacrés pour les hommes, et sur la famille pour les femmes. Sur le point d’être démantelée, l’implantation connaît des heures graves. De grandes tensions surgissent entre d’un côté le rabbin et un groupe de jeunes violents, désireux de s’accrocher coûte que coûte à cette terre, et de l’autre, les plus pragmatiques dont Bnaya fait partie, prêts à déménager et à s’installer ailleurs, en Galilée ou dans le Néguev.

Yoav, lui, a perdu la foi dans l’adolescence et a quitté ce monde clos, replié sur lui-même, qui l’étouffait. Pendant son service militaire, il a vécu un épisode dramatique qui revient sans cesse le torturer. Avec lui, nous partons en voyage en Inde après l’armée, nous déambulons dans Tel Aviv la laïque, où Yoav est pourtant irrésistiblement attiré par une synagogue.

Quant au rapport avec les voisins palestiniens, il est, chez les deux hommes abordé en filigrane.

On le voit ici, loin des idées toutes faites, c’est un roman tout en subtilité et en finesse, aussi bien dans les thèmes abordés que dans l’écriture. Le présent et le passé sont adroitement mêlés dans des scènes qui glissent les unes dans les autres. Le rapport des deux personnages au couple est également abordé en profondeur.

Que dire de plus? J’ai été aspirée par ce livre au point d’en oublier de boire et de manger. Et c’est tout ce que je vous souhaite.

Donne-moi encore cinq minutes, Yonatan Berg, l’Antilope

Douleur d’enfance

51R9W6KYfzL._SX195_.jpg C’est un roman à quatre voix dont la lecture m’a littéralement soufflée. Celles de deux enfants, Théo et Mathis, de la mère de Mathis et d’une prof de bio, Hélène.

Dès la rentrée, Hélène, remarque Théo et constate surtout que quelque chose chez lui ne va pas. Cette ancienne enfant battue a des antennes pour détecter la moindre tête rentrée dans les épaules, les regards fuyants, les attitudes de retrait. Elle alerte le corps professoral, l’infirmière, mais rien n’y fait. Elle est la seule à s’en inquiéter.

Théo, vit en garde alternée, une semaine chez son mère, une semaine chez son père où il est complètement livré à lui-même. Au chômage, son père a complètement perdu pied, il ne se lave plus, ne se lève plus. Par loyauté (et voilà l’explication du titre), Théo ne dit rien, ni à sa mère, ni à Mathis son meilleur ami, ni à ses profs, et sombre petit à petit…

Un livre de Delphine de Vigan est toujours un événement. Son dernier opus décrit avec douceur et avec une justesse inouïe, les conflits de loyauté que vivent les enfants de parents divorcés, sans aller tous heureusement jusqu’au drame. S’y ajoutent un rythme implacable dans la narration et des personnages en souffrance extrêmement touchants. Voici un de mes premiers coups de cœur 2018

Les Loyautés, Delphine de Vigan, JC Lattès

Lire un extrait

Vengeance!

pierre-lemaitre-couleurs-incendie.jpg C’est avec le nouveau livre de Pierre Lemaître, Couleurs de l’incendie, que je commence mes chroniques de la rentrée de janvier 2018.

Un roman qui a tout du feuilleton du 19e siècle: une suite  du Goncourt 2013 Au revoir là-haut, une histoire qui nous tient en haleine jusqu’au bout, de la connivence créée avec le lecteur, un ton jubilatoire – on s’amuse des pires horreurs –, des personnages truculents, un récit qui doit beaucoup au Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas.
L’héroïne en est Madeleine Péricourt, la très discrète soeur d’Edouard, le poilu d’Au revoir là-haut. Lorsqu’on la retrouve en 1927, son père, Marcel,  vient de mourir. Et lors de son enterrement, Paul, son petit garçon de sept ans, saute du deuxième étage de la maison familiale et atterrit disloqué sur le cercueil de son grand-père. Il en sort paralysé à vie. Quant à Madeleine, elle plonge dans une profonde dépression. C’est ce moment que choisissent ses proches – tous sans exception – pour comploter contre elle et la dépouiller de sa fortune. Se retrouvant sans le sou, Madeleine n’aura de cesse de se venger d’eux, un à un, et de retrouver son argent et son rang.
Il est aussi question ici de politique, de moteurs d’avion à réaction, de fraude fiscale et de pédophilie – des maux présents de tout temps – d’opéra, de publicité et de la montée du nazisme. C’est passionnant, foisonnant et bonne nouvelle, Pierre Lemaître projette d’écrire un troisième tome. à son histoire
Couleurs d’incendie, Pierre Lemaître, Albin Michel

Lire un extrait

La promesse de l’aube: le livre et le film

51r4k4aXfsL._SX297_BO1,204,203,200_.jpg « Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances.  »

Comment parler d’un livre écrit en 1960 et dont tout a été dit? Peut-être juste en disant qu’il suscite toujours le même émerveillement, le même bouleversement… La promesse de l’aube, sans être une véritable autobiographie, évoque l’enfance de Romain Gary à Wilno, sa fuite à Nice, sa guerre auprès des Anglais. Mais c’est avant tout, comme le Livre de ma mère d’Albert Cohen, une ode à l’amour maternel. Et quelle mère! Nina Kacew est fantasque, se bat comme une lionne pour que son fils ait tout, même dans la pauvreté, veut lui donner une confiance folle en ses capacités: « Tu seras Tolstoï mon fils, tu seras ambassadeur de France. » Romain Gary emploiera sa vie à combler ses espérances et à la chercher dans toutes les femmes.

Et le film? J’ai été le voir deux jours après avoir terminé ma lecture. J’ai passé un bon moment de cinéma, j’ai été émue, j’ai aimé les interprétation de Charlotte Gainsbourg et de Pierre Niney, mais… Là où le livre est chair, pensées, intériorité, le film ne propose qu’une successions de scènes, très cinématographiques, certes. Mais où il manque à mon sens l’essentiel.

La promesse de l’aube, Romain Gary, Gallimard et Folio, film d’Eric Barbier