Enfance, etc.

 

137150_couverture_Hres_0J’avais tellement aimé Le voile noir (paru en 1992), Je vous écris (1993) et même Les chats de hasard (1999) que je ne pouvais passer à côté du Rêve de ma mère. Anny Duperey y revient sur le drame terrible de son enfance (ses deux parents morts, asphyxiés au monoxyde de carbone), évoquant d’autres souvenirs – notamment sa soif d’écriture -, et y déroulant le fil rouge de sa vie professionnelle. Douée pour la peinture, elle bifurqua presque par hasard vers le théâtre, le cinéma et la télévision avec le succès que l’on sait. Sans oublier l’épisode du cirque , un lieu hanté par sa mère, qu’elle expérimenta dans le Gala des artistes.

Anny Duperey égrène les souvenirs de sa vie, avec douceur. Elle a le goût de la belle écriture, utilise beaucoup le passé simple, un brin désuet mais si joli. Son livre, très touchant, est nimbé d’une tendre mélancolie.

Le rêve de ma mère, Anny Duperey, Seuil

 

Coup de cœur

CVT_Reveiller-les-Lions_2370.jpg Cela fait plusieurs années que l’Europe est touchée par la problématique des migrants, quittant l’Ethiopie ou l’Erythrée, entre autres, pour rejoindre des cieux plus cléments. Et il n’y a pas que l’Europe. En Israël aussi, des réfugiés venus d’Afrique vivent dans le plus extrême dénuement, relégués aux tâches les plus misérables. C’est sur cette problématique qu’Ayelet Gundar-Goshen, écrivain israélien, a bâti son roman Réveiller les lions.

Ethan vit à Beer-Sheva, ville du Neguev, avec sa femme, Lyath, inspecteur de police et ses deux petits garçons. C’est un neurologue brillant. A l’issue d’une trop longue garde de 20 heures, au lieu de rentrer dormir chez lui, il prend le chemin du désert, tout proche. Son 4×4 prend de la vitesse quand, dans l’obscurité la plus profonde, il heurte un homme, le tue, et prend la fuite. Mais Sirkitt, la femme de la victime a tout vu. Elle lui impose alors ce qui ressemble à un chantage généreux: elle ne dira rien si chaque nuit, il la rejoint et soigne les réfugiés dans un camp de fortune. Ethan voit alors, peu à peu sa vie lui échapper…

J’ai adoré Réveiller les lions, un excellent roman, très dense, mais aussi subtil et qui ne laisse aux lecteurs aucun instant de répit. Construit comme un thriller, la tension y est quasi permanente. Les personnages d’une grande épaisseur, ont un double visage, de doubles mobiles. Il n’est pourtant pas difficile de deviner qui s’en sortira dans ce étrange tête-à-tête entre un Israélien des beaux quartiers et une Érythréenne prête à tout pour survivre…

Réveiller les lions, Ayelet Gundar-Goshen, traduction: Laurence Sendrowisz, Presses de la Cité

 

Lire l’Algérie

Nos richesses.jpgQu’y a -t-il comme plus belles richesses que la littérature? Quand Edmond Charlot ouvre sa toute petite librairie à Alger en 1935, il a à peine 20 ans, et il veut vendre mais surtout éditer, faire connaître les livres, y accueillir ses amis écrivains. Un certains Albert Camus s’y fait éditer et y corrige ses manuscrits, lui, mais aussi tant d’autres grands écrivains français nés en Algérie, comme Jules Roy, Albert Cossery, Emmanuel Roblès…

Le devenir de la librairie, opportunément appelée Nos richesses va suivre les méandres de l’Histoire de l’Algérie. La Deuxième guerre mondiale va compliquer la vie d’Edmond Charlot qui ne trouve plus de papier. L’Indépendance le forcer à quitter ce pays qu’il aime tant.
Quant à la librairie, elle restera longtemps debout, gardée par son fidèle vigie, Abdallah.

Jusqu’à ce qu’un beau jour un jeune homme vienne de France pour la vider..

Il y a tant de douceur de vivre, tant d’amour pour les livres et ceux qui les écrivent que j’ai lu Nos richesses, le sourire aux lèvres. Mais on peut y voir tant d’autres choses aussi: la gentillesse et la chaleur des commerçants qui entourent Nos richesses, l’absurdité de l’Algérie d’aujourd’hui où tout est finalement voilé de tristesse. Tout comme le contraste saisissant entre le libraire passionné, le gardien fidèle et son fossoyeur, Ryad, qui ne lit pas même une page…
A partir de faits réels – la librairie et son fondateur ont existé – Kaouther Adimi a écrit un un beau roman à l’atmosphère presque ouatée. Nos richesses a reçu le Prix Renaudot des Lycéens et c’est plus que mérité.

Nos richesses, Kaouther Adimi, Seuil

La route de l’espoir

 

51Z7g5QzZdL._SX210_.jpgCora a 16 ans et est esclave dans une plantation de Géorgie au sud des Etats-Unis. Sa grand-mère y est arrivée d’Afrique, sa mère, Mabel, a eu la force de s’enfuir en la laissant seule derrière elle. Quand Caesar, esclave lui aussi, lui demande de partir avec lui, elle accepte. Que laisse-t-elle derrière elle sinon la solitude et la servitude, un travail harassant dans les champs de coton, les coups de fouet qui pleuvent, l’arbitraire et les tortures auxquelles sont soumis les désobéissants de tous ordres?

César et elle rencontrent un abolitionniste, un homme généreux qui les conduit à l’Underground Railroad, un véritable chemin de fer qui s’arrête dans plusieurs Etats et permet aux fugitifs de refaire leur vie dans le Nord. Au cours de leur périple ils auront la chance de rencontrer des personnes secourables et la malchance d’être suivis par un chasseur d’esclaves…

Nous sommes en 1860 et de la Géorgie au Tennessee, en passant par la Caroline du Sud et l’Indiana, Cora va découvrir chaque fois une facette différente de l’asservissement et des cruautés faits aux noirs. Devenant à chaque étape plus forte, et incarnant malgré tout un tout petit espoir de liberté.

Ce formidable roman qui, malgré le propos très dur, ne lésine pas sur la fantaisie – le parcours d’étapes de l’Underground Railroad devenant ici un véritable train – s’appuie aussi sur une très large documentation.

Encensé aux Etats-Unis, Underground Railroad, a été couronné par le Prix Pulitzer et le National Book Award.

Underground Railroad, Colin Whitehead, traducteur: Serge Chauvin, Albin Michel

 

Le roman des Harkis

51IzDS+3j6L._SX195_.jpgAlgérie 1956. La guerre fait rage. Ali, notable de son petit village des montagnes, est révulsé par les massacres commis par le FLN et l’armée française. Pris en étau entre les deux parties, il finira par confier la protection de sa famille à l’armée en échange de renseignements. Un geste qui déterminera toute sa vie et celle de ses descendants. 1962. Les Français quittent l’Algérie et avec eux, les Algériens qui se sont trouvés de leur côté. Ali n’a pas le choix. Menacé de mort, il embarque pour la France avec femme et enfants.

Le drame des harkis ne fait alors que commencer. L’Algérie n’en veut plus. La France ne sait pas les accueillir. Ils sont parqués dans le camp de Risevaltes, qui se transforme en étendue de boue dès l’automne, et ce pendant plusieurs années, échouent dans une pinède, puis sont abandonnés dans un HLM au milieu de nulle part. Les dix enfants de la famille, grandissent, comme ils peuvent. Hamid, l’aîné, épouse une Française et n’évoquera plus jamais l’Algérie ni ses premières années en France.

C’est sa fille Naïma, employée dans une galerie d’art, qui reviendra au pays en recherchant les œuvres d’un artiste, avant de se rendre dans le village familial.

Alice Zeniter, est elle-même petite-fille de harkis et son roman possède le souffle d’une Histoire trop peu connue. Ses personnages, magnifiques, sont poignants, dans leurs errements, comme dans leur confrontation à la société française qui leur est hostile.

J’ai adoré ce roman. J’y ai découvert un pan d’histoire que je ne connaissais pas et j’ai fondu d’amour pour ses personnages. Sa lecture, fluide, m’a accompagnée pendant quelques soirées.

PS: Alice Zeniter a reçu pour ce roman le Goncourt des lycéens.

L’art de perdre, Alice Zeniter, Flammarion

Pour en savoir plus sur les Harkis

Une interview de l’auteur

Rivière et mystères

51o++3ZcXvL._SX195_Décidément, l’eau, effrayante, mystérieuse, inspire les écrivains.  Après Summer et Par le vent pleuré, voici Au fond de l’eau paru il y a quelques mois déjà.

Dans un petit village d’Angleterre, une rivière domine le paysage mais aussi les pensées de ses habitants. Lorsque Katie, une jeune fille rayonnante de quinze ans à peine, y est retrouvée morte, la vie de tous est bouleversée. Celle de Nell plus encore, qui enquête depuis des années sur les légendes ou histoires vraies des ‘femmes à problèmes’ qui s’y seraient suicidées en se jetant du haut de la falaise ou qu’on y aurait déposées pour les faire disparaître. Aurait-elle influencé Katie? Quelques jours plus tard, le corps de Nell est, lui aussi, retiré des eaux…

Au fond de l’eau est un polar psychologique fin et bien ficelé. Il a même réussi à me faire peur. Une dizaine de personnages racontent les faits tour à tour, donnant par la même une facette ou leur version de l’histoire. Les chapitres sont très courts, ça se lit vite et bien, les surprises sont nombreuses. J’ai passé un bon moment mais je l’ai trouvé moins fort que La célèbre Fille du train du même auteur, et ça c’est un peu dommage.

Paula Hawkins, Au fond de l’eau, Sonatine

Lire un extrait

Une interview de l’auteur

 

 

Les prix d’automne 2017

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Je vous ai déjà dit tout le bien que je pensais de L’ordre du jour d’Eric Vuillard (Actes Sud), prix Goncourt 2017, mais il y a tous les autres prix. Je n’ai pas lu la plupart d’entre eux mais j’en ai entendu beaucoup de bien. Petit récap.

Prix Le Monde, décerné au mois de septembre: L’art de perdre, d’Alice Zeniter, Gallimard. Lu, approuvé, adoré. Une fresque qui court sur trois générations et qui raconte le destin d’une famille de harkis. Je lui consacrerai tout bientôt une chronique.

Prix Renaudot: La disparition de Joseph Mengele d’Olivier Guez, Grasset. Extraordinaire récit des années de fuite du nazi Joseph Mengele en Amérique du Sud. Précision et distance sont les outils utilisés pour reconstituer l’itinéraire d’un monstre. Voir ma chronique.

Prix Fémina: La serpe de Philippe Jeanada, Julliard. Une toute grosse brique (mieux vaut prévenir) qui revient sur l’affaire Henri Girard, accusé d’un triple meurtre. Une fois acquitté, ce dernier écrira sous le pseudonyme Georges Arnaud, le génial Salaire de la peur. En plus d’être un roman de procès, La Serpe, est aussi celui de l’amour filial. Beau, sombre et tendre.

Prix Femina étranger: Ecrire pour sauver une vie, le dossier Louis Till de John Edgar Wideman, Gallimard. Le mot de l’éditeur: En 1955, Emmett Till prend le train à Chicago pour rendre visite à sa famille dans le Mississippi. Accusé d’avoir sifflé une femme blanche, l’adolescent noir est kidnappé et assassiné. Ses meurtriers, blancs, seront acquittés. Habité par ce fait divers qui a marqué l’Amérique, l’auteur décide d’enquêter sur les circonstances douteuses de cette exécution.

Prix Médicis: Tiens ferme ta couronne, Yannick Haenel, Gallimard. Le mot de l’éditeur: Un homme a écrit un scénario sur la vie de Herman Melville : The Great Melville, dont aucun producteur ne veut. Un jour, on lui procure le numéro de téléphone du grand cinéaste américain Michael Cimino, le réalisateur mythique de Voyage au bout de l’enfer et de La Porte du paradis. Une rencontre a lieu à New York: Cimino lit le manuscrit. S’ensuivent une série d’aventures rocambolesques… Un roman complètement fou.

Prix Médicis étranger: Les huit montagnes de Paolo Cognetti, Stock. Le mot de l’éditeur: Pietro est un garçon de la ville, Bruno un enfant des montagnes.  Ils ont 11 ans et tout les sépare. Dès leur rencontre au coeur du val d’Aoste, Bruno initie Pietro aux secrets de la  montagne.Vingt ans plus tard, c’est là et auprès  de ce même ami que Pietro tentera de se réconcilier avec son  passé – et son avenir. Paolo Cognetti mêle  l’intime à l’universel et signe un grand roman d’apprentissage.

Prix de l’Académie française: Daniel Rondeau, la mécanique du chaos, Grasset. Le mot de l’éditeur: Et si la fiction était le meilleur moyen pour raconter un monde où l’argent sale et le terrorisme mènent la danse? Mécaniques du chaos est un roman polyphonique d’une extraordinaire maîtrise qui se lit comme un thriller. Il nous emporte des capitales de l’Orient compliqué aux friches urbaines d’une France déboussolée, des confins du désert libyen au cœur du pouvoir parisien, dans le mouvement d’une Histoire qui ne s’arrête jamais.