Enfance

romain-gary Toute sa vie, Romain Gary a porté des masques et joué avec la réalité, notamment concernant son père. Il s’est même inventé fils du grand acteur de cinéma russe, Ivan Illich Mosjoukine. Ce qui était totalement faux.
L’écrivain est en fait issu des amours conjugales d’Arieh Kacew, fourreur de Vilnius en Lituanie, ou Wilno en Pologne – ce qui revient au même – et de Mina, modiste. Nous sommes en 1925 et Romain a dix ans. Laurent Seksik va le suivre pendant 24 heures qui seront décisives pour lui. C’est en effet à ce moment que son père adoré quittera définitivement sa mère, ne supportant plus le caractère de Mina, à la fois fantasque et hystérique. Instants terribles pour Romain qui perdit alors le masque de l’enfance.
Mina et son fils vécurent alors dans le ghetto juif de Wilno, dans la pauvreté la plus extrême. Dès ce moment, Mina prévoit de partir en France. Heureusement pour eux et pour l’histoire de la littérature, ils le feront en 1928… Quant aux 60.000 habitants du ghetto, ils périrent tous de la main des nazis et ce y compris Arieh et sa nouvelle famille.
J’aime beaucoup les romans de Laurent Seksik qui sait compléter ce que les biographies officielles ne disent pas. Ce dernier ne fait pas exception à la règle. Au-delà du destin de Romain Gary, la vie juive du ghetto, foisonnante de personnages typiques, est finement décrite, comme d’ailleurs les membres de la famille paternelle de Romain. Et puis il y a l’exceptionnelle fin du livre, que je vous dévoilerai pas, mais qui m’a profondément touchée.
Laurent Seksik, Romain Gary s’en va-t-en guerre, Flammarion

Lignée de femmes

la-ou-se-croisent-quatre-chemins-9782226319371_0 Dès les premières pages lues, j’ai su que je n’abandonnerais pas cette histoire avant de la terminer. J’aime tellement la littérature étrangère qui nous fait découvrir d’autres contrées, d’autres voix. Là où se croisent quatre chemins de l’auteur finlandais Tommi Kinnunen est un premier roman, déjà couronné de succès dans son pays. J’ai aimé le moelleux de son écriture, l’attention portée à ses personnages, sa finesse.
Nous sommes dans l’extrême nord de la Finlande, dans un village de la Taïga. Tout commence en 1895 avec l’aïeule d’une lignée de femmes. Maria est indépendante, ouverte aux autres. Sage-femme, elle roule à bicyclette – au grand étonnement de tous – pour assister plus rapidement les femmes en couche. Autre surprise pour l’époque: elle élève seule sa fille. Lajha, contrairement à sa mère, fonde une famille. Mais Onni, son mari, cache un lourd secret qui la mènera au désespoir et à la frustration. C’est Kaarina, sa belle-fille, qui dénouera les fils de l’histoire. Les voix des trois femmes racontent en alternance l’histoire, non pas dans un ordre chronologique, mais plutôt, comme un kaléidoscope, en évoquant chacune des scènes des scènes qui ont toute leur importance pour elles. Et tout cela sur fond de guerre, de déplacements de population, de maisons qui brûlent et qu’on reconstruit, sans relâche, de tabou suprême. Vous l’aurez compris, on est ici face à un grand livre dont on parle beaucoup trop peu. Je vous le conseille vivement en tout cas.
Tommi Kinnunen, Là où se croisent quatre chemins, Albin Michel

Tragique Bretagne

article-353-du-code-penal Lors d’une balade en mer, un homme en pousse un autre à l’eau. Pourquoi? C’est ce que le juge qui fait arrêter l’assassin va tenter de savoir. Dans un monologue bouleversant, Martial Kerneur, qui n’est pas un habitué des services de police, va raconter. L’arrivée d’Antoine Lazenec dans son petit coin de Bretagne, appauvri par la fermeture de l’Arsenal qui employait tous les hommes, et déchiré par les vents. Sa volonté d’en faire une station balnéaire à succès et d’y construire des immeubles à appartements, les manières d’être de l’escroc, les rouages de son travail de sape, la façon dont toute la petite ville se fait avoir. Martial, lui, a un fils. Encore enfant lorsqu’il investit sa prime de licenciement dans le projet, adolescent lorsqu’il voit son père appauvri, humilié par ce qui n’arrivera jamais. Et il y a quelque chose d’universel dans cet affrontement silencieux entre les deux hommes.
Tanguy Viel a donné au récit d’une banale escroquerie des allures de tragédie grecque. Et c’est ce qui en fait peut-être le meilleur roman de la rentrée littéraire d’hiver. J’ai adoré!
Tanguy Viel, Article 353 du code pénal, Editions de Minuit