Que savez-vous de Karen Blixen?

Baronne Blixen est loin d’être le premier livre consacré à l’extraordinaire Karen Blixen, mais j’ai beaucoup aimé son approche. Sa narratrice, Clara, a réellement été la secrétaire particulière de l’écrivain pendant vingt ans. Invitée au Kenya par la production du film Out of Africa, elle y encourage l’actrice Meryl Streep à s’approcher au plus près de son personnage, lui permet notamment de rencontrer des gens que Karen a connus autrefois, faisant revivre pour elle la femme passionnée d’Afrique. Par ce biais-là, la journaliste Dominique de Saint-Pern revisite des épisodes très connus de la vie de l’écrivain danois – l’arrivée au Kenya, la rencontre avec Denys, l’homme adoré – puis d’autres beaucoup moins. Car si par la grâce du cinéma, l’on sait tout ou presque de la vie africaine de Karen Blixen, que connaît-on de son retour au Danemark, lorsque malade, ruinée, désespérée par la mort de Denys, elle retourne vivre chez sa mère. Cette femme exceptionnelle trouvera pourtant la force de commencer une nouvelle vie. Elle se met à écrire (Contes gothiques, Out of Africa, Le festin de Babette) et ses livres rencontrent un succès fulgurant, lui permettent de voyager. Elle s’attache à un jeune poète de trente ans son cadet, l’aimant, l’invitant à vivre et à créer chez elle. Jusqu’au bout ses yeux noirs profonds se poseront avec passion sur tout ce qui l’entoure… Cette biographie romancée, écrite avec subtilité, permet de revisiter avec bonheur, la vie d’une des femmes les plus passionnantes du 20e siècle.
Baronne Blixen, Dominique de Saint-Pern, Stock

Maudits

 Et dire qu’il s’en est fallu de peu que je passe à côté de ce livre! J’ai toujours beaucoup aimé Joyce Carol Oates, ce paradoxe: on la dit froide, control freak, à la limite de l’obsession. Qu’importe, car ses écrits sont tout autres! Tordant, décomplexant, étirant l’antinomique nature sauvage de l’homme dans toutes ses limites, elle renoue avec l’écriture gothique et fantasmagorique qu’elle nous livrait dans les années 80.
De jardins bien entretenus en cimetières brumeux, des bibliothèques en bois lambrissés aux marécages d’un château surnaturel, Joyce Carol Oates nous balade, nous emprisonne dans la spirale tortueuse des méandres de l’esprit humain.
Princeton, son université, sa société bien-pensante, ses maisons parfaites.
Dans la peau d’un historien retraçant la chronologie d’événements mystérieux apparus dans cette bourgade au début du 20esiècle, elle  décortique la naissance et la montée du socialisme, le catholicisme bien pensant qui tient la main au Ku Klux Klan, et met en scène, voire sur scène, des personnages tels que Mark Twain, Upton Sinclair ou Jack London. Car voilà tout le génie de Joyce Carol Oates: sous le couvert d’histoires fantastiques,  c’est une société, une époque qu’elle met à nu, n’en épargnant ni les vicissitudes ni les tromperies.
Toutes les figures classiques du roman fantastiques sont présentes: l’enlèvement de la mariée virginale devant  l’autel, les fleurs fanées, l’enfantement de progéniture diabolique, le déferlement de violence primaire. On pense à Edgar Allan Poe, mais aussi à Lewis Carroll, car l’on retrouve cette même distorsion subtile et effrayante de la réalité, qui nous amène à la réflexion suivante: l’être humain ne serait-il pas le plus grand théâtre de tous les actes diaboliques, à la fois acteur et metteur en scène?
Entre roman historique, roman fantastique d’un classicisme détonnant, et satire sociale, la plume provocatrice et acide de Joyce Carol Oates réussit une fois de plus l’exploit: donner vie à nos travers les plus sombres.
Maudits, Joyce Carol Oates, Ed. Philippe Rey

Samantha Hoggart