Mystères de l’adoption

Etrange journée de Noël. Réveillée trop tard d’un long rêve obsédant, Holly se met à préparer le repas, dans l’attente de toute sa famille. Découragés par le blizzard, l’un après l’autre, les invités se décommandent. Alors que sa maison se perd dans la neige, Holly reste seule avec sa fille Tatiana. D’habitude adorable, celle-ci a un comportement de plus en plus étrange… Laura Kasischke a le chic pour faire monter la tension et pour glisser dans ses histoires des éléments qui les font dérailler. J’ai été immédiatement prise dans les filets de ce duo-mère fille dont l’émotion vient tout autant du passé de petite fille adoptée de Tatiana, que de la fin brutale et inattendue qui donne un tout autre écho à l’histoire. Et quelques semaines après sa lecture, ce roman me hante encore.

Laura Kasischke, Esprit d’hiver, Christian Bourgois Editeur

Le dernier Nancy Huston

C’est le plus cinématographique des livres de la rentrée littéraire. Tout le roman consiste en l’écriture d’un scénario: celui qui retrace la vie de Milo. Si on tout début j’ai eu l’impression de me perdre parmi les personnages, ne comprenant pas ce qui les relie, scène après scène, tout s’éclaire. Il y a Milo d’abord, petit garçon abandonné par ses parents et recueilli dans des familles d’accueil où il est maltraité. Puis Awinita, une jeune prostituée indienne arpentant les trottoirs de Montréal, qui n’est autre que sa mère et dont on suit les dérives. Ensuite vient Neil, le merveilleux grand-père irlandais, venu au Canada contre son gré. Il transmettra à Milo toute sa tendresse et son don pour l’écriture. Mais l’histoire de Milo ne se comprendrait pas sans son amour pour le Brésil et les rythmes de la Capoeira, ni sans sa rencontre avec Paul Shwartz, l’amour de sa vie. Nancy Huston a voulu raconter ici la mixité qui a fait le terreau de la nation canadienne, moi, j’ai avant tout  été bouleversé par ses personnages, et leur histoire parfois déchirante. L’écrivain est au sommet de son art, maniant sa plume avec délicatesse, composant une structure complexe… et s’en sortant avec brio.
Danse noire, Nancy Huston, Actes Sud
 


Mystère et transmission

 Petite-fille de déporté, Nathalie Skowronek part sur les traces de son grand-père, revisitant dans un même mouvement l’histoire de sa famille maternelle. Qui est vraiment Max, survivant d’Auschwitz, grand-père affectueux qui n’en a pas moins abandonné sa femme et sa fille, la mère de l’auteur? Quelles affaires fructueuses faisait-il, lui qui passait avec une facilité déconcertante de l’Allemagne de l’Ouest à l’Allemagne de l’Est, emmenant parfois sa petite-fille dans ses voyages? Interrogeant les témoins, se basant sur des documents, Nathalie Skowronek tente de percer le mystère, s’en approche au plus près, sans y parvenir tout à fait.
Après Karen et moi,j’ai été, une fois encore très touchée par le livre de Nathalie Skowronek. Voire carrément bouleversée. Car au-delà de son enquête, l’auteur aborde la transmission des souffrances d’une génération à une autre. Sa mère ne s’est en effet, jamais tout à fait remise de l’abandon de son père, sombrant dans la dépression, et transmettant son angoisse à sa fille. Et la dépression d’une mère, je connais ça malheureusement par cœur.
Toujours est-il que Nathalie Skowronek a tant de talent, que j’aimerais la voir se dépasser, quitter un peu sa famille, après deux textes autobiographiques,  et nous offrir un vrai roman. Mais ça, je lui fais confiance, ça viendra certainement.
Nathalie Skowronek présentera son livre à la librairie Filigranes le 24 septembre à 18 h. http://www.filigranes.be
Max, en apparence, Nathalie Skowronek, Editons Arléa

Le roman de la guerre du Liban

Pour les journaux pour lesquels je travaille, j’ai déjà chroniqué pas mal de livres de la rentrée littéraire, mais s’il y en a bien un qui a été pour moi un véritable choc, c’est Le quatrième mur de Sorj Chalandon. Journaliste au quotidien français Libération, il avait au cours de ses reportages en Irlande pris fait et cause pour les combattants de l’IRA et avait rapporté, de cette expérience, deux livres merveilleux: Mon traître et Le retour à Killybegs (Grasset). C’est cette fois dans le contexte de l’effroyable guerre du Liban qu’il place son roman. Georges, juif grec réfugié en France depuis la dictature des colonels, souhaite monter Antigone à Beyrouth. En une magnifique utopie, il confie les rôles de la pièce à une Palestinienne sunnite, un Druze du Chouf,  un chrétien, des chiites, les imaginant réconciliés le temps d’une pièce de théâtre. Mais la réalité vient bousculer ce beau rêve. Georges très malade, confie son travail de metteur en scène à Sam, son ami le plus proche. Une fois sur place, ce dernier, qui a laissé à Paris sa femme et sa toute petite fille, sera littéralement englouti dans la violence de la guerre. Comment en effet rester indemne devant les massacres de Sabra et Chatilah… Impossible de rester insensible à l’humanisme de Sorj Chalandon, à sa tendresse pour ses personnages, à sa détresse devant la guerre. Le Quatrième mur est un livre essentiel à qui on souhaite le Prix Goncourt. Rien de moins.
Notez que Sorj Chalandon présentera son livre à la librairie Filigranes à Bruxelles, le 26 septembre à 18 h. www.filigranes.be
Le quatrième mur, Sorj Chalandon, Grasset