Deux soeurs

Je suis Judith Glass depuis ses débuts et j’avais adoré son bouleversant premier roman, Jours de juin, qui dépeignait un couple homosexuel aux prises avec le sida. On est loin de ce sujet mais peut-être encore plus près de l’intime dans Louisa et Clem, l’histoire de deux sœurs qu’en apparence tout sépare. L’une est céramiste, passionnée d’art et vit à New-York, l’autre consacre sa vie aux animaux en voie de disparition et pour cela voyage aux quatre coins de la planète. Sur une période de 20 ans, elles prennent la parole l’une après l’autre, évoluant chacune à leur façon et évoquant leurs rapports aux parents et aux hommes, leurs accidents et changements de vie. Les deux femmes qui se retrouvent à chaque tournant, sont décrites avec finesse dans toute leur complexité. Si j’ai eu un peu de mal à vraiment entrer dans le roman, la fin, dramatique, m’a prise par surprise et… prise à la gorge.
Louisa et Clem, Judith Glass, Editions des Deux Terres et J’ai Lu

Grâce

Etrange et magnifique livre que cette Grâce de Delphine Bertholon. Qui tient du roman intime tout en empruntant quelques-uns de ses codes au film d’horreur.
Un soir de Noël, Nathan et Lise se retrouvent auprès de leur mère, Grace. Il est veuf et père de deux jumeaux alors que sa sœur navigue d’échec en échec. D’étranges phénomènes se produisent dans leur maison de famille… Le récit est narré à travers deux prismes, celui du journal de Grâce, alors jeune femme, et du texte que Nathan adresse à Cora, sa compagne morte en couches. Passant alternativement de l’un à l’autre, on découvre une Grâce de 33 ans. Délaissée par son mari, voyageur de commerce souvent absent, prise d’une jalousie féroce à l’égard de la jeune fille au pair adorée des enfants… De non-dits en secrets de famille, les héros abasourdis découvrent leur histoire. Quant à nous lecteurs, on tremble (un peu), on s’émeut (beaucoup), et on n’a de cesse de mettre à jour le mystère qui plane sur cette sombre maison.
Grâce, Delphine Bertholon, Editions J.-C. Lattès

Mémoire perdue

Marie se réveille un matin, persuadée d’avoir rencontré Pablo et d’en être tombée amoureuse la veille. En fait ils sont mariés depuis 12 ans et ont trois enfants… que Marie découvre puisqu’elle ne se souvient plus de rien. Ni de ses années de vie commune, encore moins – et c’est ce qui lui cause le plus de chagrin – de ses grossesses et de leur naissance . Petit à petit, en interrogeant sa mère, ses amis – certains lui voulant plus de bien que d’autres – son étrange histoire s’éclaire. Et si les grandes douleurs qui, parfois nous font complètement perdre la tête, pouvaient aussi occulter des années…
J’avais été voir au mois de janvier, le film La vie d’une autre, très justement interprété par Juliette Binoche et Matthieu Kassovitz. Mais là où le cinéma insistait sur les ressorts comiques du récit – Marie s’apercevant dans le miroir avec des poches et des cernes, Marie ne retrouvant ni sa voiture au garage, ni l’école de ses enfants – l’excellent roman du même nom de Frédérique Deghellt déroule cette histoire tout en finesse et subtilité. Où l’on voit que dans le duel roman-film, l’avantage va une fois encore au texte!
La vie d’une autre, Frédérique Deghelt, Babel

Le manoir de Tyneford

Vienne 1938. Elise Landau, une jeune fille de la bonne bourgeoisie juive, fuit sa ville natale et se réfugie en Angleterre, loin de sa famille. Engagée comme femme de chambre dans une belle propriété du Dorset, baragouinant à peine quelques mots d’anglais, elle s’habitue peu à peu au travail très dur, mais souffre profondément de solitude.  Pourtant, le temps passant, elle va nouer des liens et s’ouvrir aux autres…
Si vous avez aimé la série britannique Dowton Abbey, vous succomberez à ce roman. On y retrouve intacte l’atmosphère des grandes maisons anglaises , avec sa séparation très stricte entre maîtres et serviteurs qui vivent dans deux mondes à part. Mais cela ne suffit pas bien sûr pour faire du Manoir de Tyneford ce bijou de sensibilité et de romantisme. Du sévère majordome, au fils de la maison, les personnages, complexes, sont extrêmement attachants. Mr Rivers, le propriétaire de Tyneford, tente de toutes ses forces de sauver les parents d’Elise des griffes du nazisme. Le décor somptueux, la mer omniprésente font partie intégrante du récit. Quant à l’héroïne, grâce à sa finesse et sa culture, elle sera le point de passage entre le monde des serviteurs et celui de leurs maîtres. L’amour sera également au rendez-vous, bien sûr, mais sans mièvrerie.
Comme vous pouvez vous en douter, j’ai adoré ce livre et ne peux que vous conseiller de le glisser dans votre valise de vacances.
Natasha Solomons, Le manoir de Tyneford, Calmann-Lévy

Berlin, 1984

Thomas Nesbitt, écrivain réfugié dans le Maine, reçoit le même jour ses papiers de divorce et un mystérieux colis venu d’Allemagne. Ce sera pour lui l’occasion de replonger dans ses souvenirs… 1984. Cinq ans avant la chute du Mur, Thomas a une vingtaine d’années lorsqu’il débarque à Berlin-Ouest pour écrire un livre sur la ville au double visage. A l’époque le rideau de fer n’est pas un vain mot, et les balades qu’il fait à Berlin-Est, lui permettent de découvrir une ville grise, vivant sous le joug de la Stasi. Parallèlement à ses recherches littéraires, il travaille pour les programmes de Radio Liberty, une radio américaine émettant de Berlin. C’est là qu’il rencontre Pétra, une réfugiée d’Allemagne de l’Est. Très vite, les deux jeunes gens tombent passionnément amoureux. Pétra raconte à Thomas, sa terrible histoire: épouse d’un opposant au pouvoir, elle a été emprisonnée et privée de son fils avant de pouvoir passer à l’Ouest…
Cet excellent roman de Douglas Kennedy nous retient dans ses filets en nous entraînant de surprise en surprise. L’auteur sait tout autant nous prendre aux tripes, nous émouvoir avec l’histoire de ses deux héros que nous faire réfléchir à « ces instants-là »: ceux qu’il nous faut très vite saisir pour vivre le meilleur de notre vie. Ce que ne saura malheureusement pas faire Thomas.