Naissance d’un Goncourt

Quéffelec.jpeg Yann Quéffelec nous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, et ça a un charme fou. Son Naissance d’un prix Goncourt, évoque une éditrice formidable, un personnage hors du commun qui a « fait » des écrivains aussi différents qu’ Alexandre Jardin et Bernard-Henri Lévy, Lucien Bodard et André Glucksmann, entre autres.

Et Yann Quéffelec, donc. Que Françoise Verny croise par hasard un soir de tempête, à Belle-Île en mer. Il tente d’amarrer son bateau, elle lui tape sur l’épaule et lui lance dans la fureur des éléments « Toi, chéri, tu as une gueule d’écrivain. » Comment avait-elle deviné, que fils d’écrivain, il voulait, lui aussi taquiner la plume? Stimulé, encouragé, il écrivit et écrivit si bien que son deuxième roman, Noces barbares, obtint le prix Goncourt en 1985.

Le portrait qu’il trace de Françoise Verny est une ode à l’amitié et à l’affection, le récit qu’il fait de leurs soirées très arrosées devient pages d’anthologie. Et la lecture de Naissance d’un prix Goncourt est un moment de plaisir pur.

Naissance d’un Goncourt, Yann Quéffelec, Calmann-Lévy

Les fureurs invisibles du coeur

John Boyne.jpg Dépassez le titre de ce roman qui ne veut absolument rien dire. Les fureurs invisibles du cœur racontent près de 60 ans d’histoire de l’homosexualité en Irlande, à travers un héros, Cyril, et ceux qui l’entourent.

Le roman commence d’une façon glaçante. Une toute jeune fille, enceinte, se retrouve au premier rang de l’Eglise de son village, avec toute sa famille. Dans une scène d’une violence inouïe, le prêtre l’humilie en public. Après la messe, elle n’a d’autre choix que quitter son lieu de vie pour Dublin. D’ailleurs sa mère a déjà préparé son sac…

La focale se déplace ensuite sur Cyril, son petit garçon, adopté par un couple excentrique qui ne lui donnera jamais ni attention, ni affection. Cyril se rend assez vite compte qu’il n’aimera jamais les filles, ce qui conditionnera toute sa vie. Mais dans l’Irlande très catholique, vivre son homosexualité au grand jour est quasi impossible et Cyril se voit forcé au mensonge. D’Amsterdam à New York, toute sa vie, il fuira Dublin.

La violence de la première scène, se retrouve dans différents endroits du roman, qui explore tant les amours cachées dans les sinistres pissotières du métro, que l’assassinat pur et simple d’homos tués pour ce qu’ils sont.

Les personnages – la mère comme le fils – sont beaux et poignants, le rythme de la narration est réglé comme du papier à musique, la structure impeccable, ce qui permet de dévorer sans peine les 600 pages du roman. J’ai terminé cette lecture bouleversée et le souffle court.

Les fureurs invisibles du cœur, John Boyne, Editions J.-C. Lattès

Ma dévotion

ma dévotion.jpg Quand Helen croise Frank sur un trottoir de Londres quinze ans après qu’ils ne se soient vus pour la dernière fois, ils ont 80 ans. Elle décide alors de lui imposer, de lui raconter sa version de l’histoire qui les lie depuis toujours.

Ces deux-là se sont rencontrés dans l’enfance, se sont alors aimés, parfois détestés, ont été des amants intermittents, mais ont toujours été présents l’un pour l’autre. Enfin surtout Helen pour Frank, qui en assurant l’intendance de la maison dans laquelle ils vivaient, en l’écoutant, en lui parlant, en le soutenant, lui permit de devenir le grand peintre qu’il était. Peintre mais aussi père puisqu’elle éleva avec lui le fils qu’il eut d’un de ses amours de passage. Tout en écrivant ses livres en parallèle, et avant que le drame ne les sépare…

Dans un style magnifique, dans de belles phrases amples, Julia Kerninon raconte avec profondeur et subtilité, la colère, la tendresse, la douleur d’Helen, mais aussi l’amour que cette dernière éprouva pour Frank et dont elle ne lui parla jamais. Ces deux personnages passant en effet leur vie à se rater, dans un ballet d’occasions manquées. Bouleversant!

Ma dévotion, Julia Kerninon, la brune au Rouergue

Le Prince à la petite tasse

Emilie Reza.jpeg Reza, un jeune Afghan de 21 ans, a traversé toute l’Europe sous l’essieu d’un camion avant d’arriver en France. Un fois son droit à l’asile et ses papiers obtenus, il trouve refuge à Paris chez Emilie, Fabrice et leurs deux enfants.

Ce livre est le récit de leur adoption mutuelle, de leurs tentatives – difficiles au début – de communication, de la création d’un terrain d’entente autour d’un plat à cuisiner ensemble, d’une partie de foot, ou de cartes avec les enfants.

Reza, selon ses dires, perd tout l’argent qu’il gagne en achetant des tentes et du matériel aux réfugiés qui vivent dans la rue à Paris. « Mais tu ne le perds pas, lui dit Emilie, tu le donnes. »

Et tout ici est une histoire de générosité, d’humanité, de don de soi. Loin, très loin des préoccupations des pays européens qui refusent que l’Aquarius accoste dans ses ports. Il y a de la drôlerie dans ce récit, de l’émotion, et de l’espoir, celui insufflé par des êtres humains aidant un autre être humain.

Le Prince à la petite tasse, Emilie de Turckheim, Calmann-Lévy

Tu t’appelais Maria Schneider

maria.jpeg Jeune femme, actrice, Maria Scheider avait tout pour elle, du moins en apparence, avant que le célèbre Bertolucci, réalisateur du Dernier Tango à Paris, ne lui impose, une scène de simulation de viol. Son partenaire, Marlon Brandon, le savait, elle pas. Sa fureur fut immense, les réactions des spectateurs également, eux qui ne cessèrent de lui imposer de très mauvaises plaisanteries à ce sujet, partout où elle allait. Toute sa carrière cinématographique en fut conditionnée, tout la ramenait à « ça ».

C’est la vie de sa cousine que la journaliste Vanessa Schneider retrace ici puisque très vie Maria fut recueillie par ses propres parents. Ella raconte la mère de la jeune fille qui la chassa de chez elle et son père Daniel Gélin, qui ne la reconnut jamais, et ne la fréquenta que pour l’entraîner dans une folle vie nocturne. Nous sommes en plein dans les années 70. Si Vanessa est juste vêtue de tenues hippies, Maria, elle, glisse très vite sur le chemin de l’alcool et des drogues dures.

A cause du cinéma? Sans doute. Mais à cause aussi d’un manque de stabilité originel, et des faiblesses de toute une famille que Vanessa appelle « une famille de fous ».

Il y a de la mélancolie dans ce très beau récit, des occasions manquées, la nostalgie de ce qui aurait pu être autrement. Et j’ai succombé aux mots de Vanessa.

Tu t’appelais Maria Schneider, Vanessa Schneider, Grasset

Je suis Jeanne Hébuterne

Jeanne.jpg Elle est une toute jeune fille, lorsque, élève à l’Académie des Beaux-Arts, elle rencontre Amadeo Modigliani.

Oublié le calme et triste appartement où elle vit avec ses parents et son frère adoré, André. Oublié la bienséance et le confort d’une vie bourgeoise. Modigliani a 15 ans de plus qu’elle? Qu’à cela ne tienne. Elle se lance à corps perdu dans une histoire d’amour passionnée et dans la vie de bohème désargentée de Montparnasse, début 20e siècle.

Au-delà de l’intensité, de l’amour qui brûle ces pages, de leur fin tragique – ils meurent très jeunes – à tous les deux, ce qui m’a frappée dans ce livre, c’est le statut des jeunes filles, alors si ingrat. On devient vite une traînée, si l’on ne suit pas le droit chemin de l’époque, si l’on ne claquemure pas son désir. Point de salut hors d’un bon mariage et des enfants. Jeanne paiera le prix fort pour sa liaison: affamée, diffamée, pauvre, en quasi rupture avec sa famille.

Olivia Elkaïm nous permet ici de découvrir un personnage magnifique auquel elle a su  donner toute sa flamme.

Notez que le livre vient de paraître chez Points, en édition de poche.

Moi, Jeanne Hébuterne, Olivia Elkaim, Stock et Points

Le coeur converti

coeur converti.jpg 1090. Vigdis et David tombent amoureux l’un de l’autre. D’origine noble, scandinave et flamande, elle vient du Nord de la France. Lui est un Juif sépharade de Narbonne. Ils n’auraient jamais dû se rencontrer et pourtant…

Alors que Stefan Hertmans, un écrivain belge flamand, résidait dans sa maison de vacances du petit village de Monieux, situé face au Mont-Ventoux, il prit connaissance d’un pogrom qui y eut lieu mille ans plus tôt. A force de fouiller dans de nombreux documents, il y trouva mention du couple formé par Vigdis et David. A partir de là son imagination, appuyée par de solides recherches historiques, s’emballa.

Son livre est à la fois un roman, et un document sur le roman en train de s’écrire. J’adore cette façon d’emmener les lecteurs dans les cuisines de la littérature!

Quant à l’histoire, elle est à la fois tragique et belle. Quand ils se rencontrent Vigdis et David vivent à Rouen. Elle chez ses parents, lui à la yeshiva (école religieuse). A cette époque les différentes communautés religieuses vivent en paix, et très proche les unes des autres, la cathédrale côtoyant la synagogue. Fragile équilibre. Ce qui n’empêche pas le père de Vigdis d’être furieux lorsque la jeune fille s’enfuit avec David et se convertit au judaïsme. Il envoie alors à sa suite tous les chevaliers du royaume. La vie du jeune couple ne sera plus alors qu’une fuite perpétuelle. Aggravée encore par le départ en croisades des armées et des gueux commettant sur leur route de nombreux massacres.

Je ne vous en dis pas plus. Mais sachez que Le cœur converti est à la fois, passionnant, émouvant, très érudit, tout en restant facile à lire. C’est également un roman historique qui tente de reconstituer cette période que l’on connaît finalement assez peu: le Moyen-Age.

Le cœur converti, Stefan Hertmans, Gallimard

Le livre dont tout le monde parle, à raison!

IMG_0907.jpg J’ai lu La vraie vie au début du mois de juillet, conseillée par Marc Filipson, le patron de Filigranes. J’ai avalé, adoré, admiré ce premier roman d’Adeline Dieudonné, jeune auteure belge. Sa force et son énergie m’ont littéralement clouée sur place.

La narratrice est une petite fille qui grandit auprès d’un père chasseur et extrêmement violent. Sa mère qu’elle désigne du mot d’amibe est complètement transparente et ne fait rien d’autre que tenter, sans succès, d’éviter les crises de violence et les coups de son mari. Malgré les mauvaises cartes qui lui ont été distribuées, la petite fille grandit et trouve son équilibre d’une étrange façon…

Il m’est parfois difficile de dire pourquoi j’ai aimé un livre mais ici les raisons ne manquent vraiment pas. Au-delà du propos qui peut peut-être heurter, je dirais ici que c’est une oeuvre littéraire, tout simplement. A l’écriture à la fois fine et percutante, à la structure et à la mécanique impeccables, se terminant par un crescendo inattendu. Il n’y a pas un seul mot de trop, tout est parfaitement à sa place.
On voudrait s’échapper avec la mère et ses enfants de l’atmosphère étouffante qui règne dans la maison. Atmosphère d’ailleurs parfaitement décrite. Les personnages sont attachants, bien sûr, mais tellement plus que cela. La petite fille qui veut redonner le sourire à son frère, parvient à sortir de chez elle et à se donner les clés pour s’extraire de son milieu. Puisque remonter le temps n’est pas possible, elle deviendra un petit génie de la physique. Je trouve le mot résilience parfois utilisé à tort et à travers, mais ici c’est vraiment de cela qu’il s’agit.

PS: La vraie vie fait partie des livres que j’ai lus pour le Prix Filigranes

La vraie vie, Adeline Dieudonné, Editions de L’iconoclaste

Attachement féroce

attachement féroce.jpg J’intercale dans les romans de la rentrée un formidable texte autobiographique, qui vient de paraître en poche chez Rivages. Un texte marquant.

Années 50 à New York, dans le Bronx. Un immeuble décrépit habité de familles juives, toutes communistes, où les femmes, fortes en gueule, s’interpellent de cuisine en cuisine. Entre confidences et cancans, rien ne leur échappe de la vie des voisines.

La narratrice a une douzaine d’années quand s’ouvre le récit. Comment vivre et grandir entre un frère plus âgé qu’elle et une mère à la très forte personnalité, rêvant et jouant l’histoire d’un grand amour avec son mari? Quand celui-ci meurt soudainement, tout s’effondre et la mère entre dans une profonde dépression qui étouffe et marque à jamais ses enfants.

Avec les années, la jeune fille quitte la maison pour l’université, étudie, se marie, divorce, a des amants. Tout cela sous les yeux et les critiques de sa mère pour qui elle éprouve – et réciproquement – un attachement féroce, dans une relation d’amour-haine.

Un livre qui évoque la longue dépression d’une mère et ses répercussions sur sa fille ne pouvait que m’interpeller et me toucher, c’est du vécu malheureusement. Son écriture incisive, ses images extrêmement évocatrices m’ont plongée dans cet univers quasiment en apnée.

Attachement féroce, Vivian Gornick, Rivages et Rivages poches

Un monde à portée de main

maylis.jpg Maylis de Kerangal a écrit une petite merveille, un roman qui nous permet de plonger dans les secrets de l’art du trompe-l’œil.

Paula Karst, Parisienne, a une petite vingtaine d’années quand elle s’inscrit dans une école bruxelloise, qui apprend à reproduire marbres, bois et écailles de tortue. La formation est intense. Pendant six mois, elle travaille sans relâche en compagnie de Jonas et Kate. Ce trio à la fois intense et symbiotique, répond peu à peu aux exigences de la dame au col roulé et atteint l’excellence. Paula se lance alors dans la vie professionnelle qui la mène des studios de Cinecitta à Rome, à la grotte de Lascaux dont elle doit reproduire un fac-similé…

Ce qui m’a frappée dans ce roman, c’est la langue magnifique du trompe-l’œil, qui évoque les couleurs d’un nuancier à la fois très large et précis. C’est aussi la langue de la création qui s’élabore sous nos yeux de lecteurs et nous fait voir et ressentir. La langue de la lenteur. Et puis s’opère un glissement et l’on passe de l’autre côté du miroir, on n’est plus à côté mais dans l’histoire, osant à peine respirer face au travail de Paula, ayant envie de prendre un pinceau, près d’elle.

Un monde à portée de main est un des plus beaux romans sur l’art que j’ai lus récemment. Un coup de cœur de cette rentrée littéraire 2018.

Un monde à portée de main, Maylis de Kerangal, Verticales