Toutes les femmes sauf une

Rattrapage d’un livre paru en septembre 2018.

J’ai été portée par un flot d’une violence inouïe, qui raconte les déchirures de la vie comme celles de l’accouchement.

Marie vient de donner naissance à une petite fille, Adèle. Le choc, la douleur ont causé chez elle une rage folle, dirigée contre toutes les femmes qui l’ont précédée. Sa mère surtout, mais aussi sa grand-mère et la mère de cette dernière. Toutes dures et froides, toutes esclaves des travaux ménagers. Des hommes, qui ne sont ici que des fantômes passagers.

Et au lieu de pousser Marie à se libérer, en la forçant à intégrer cette lignée, elles lui ont coupé les ailes. Refusant tout. La féminité d’abord. « Des filles qui montrent leurs genoux, elle dit qu’elle sont vulgaires, nous sommes en 1996. Des jolies, des soignées, qu’elles singent leur mère. Le féminin est condamné. Une porte après l’autre. Je ne sais plus par où passer. Tout est interdit, tout est porno. Elle m’arrache des mains le Journal d’une femme de chambre, sur la liste des lectures du collège, porno. Elle éteint la radio, porno. Des filles qui s’épilent les mollets elle dit aguicheuses et les bronzées sont des folles. Moi je te protège. Tu me diras merci. » La qualité de ses diplômes. « À mon époque le bac, ça voulait dire quelque chose. Plus maintenant.  » Et même son accouchement. « J’en étais sûre. Tu as raté ça. Tu n’avais pas préparé ? »

Pour casser la fatalité, pour ce ne pas enfermer sa nouvelle-née dans ces liens de répétition, Marie raconte en un long monologue. Ce qui démolit, ce qui brise la confiance. Ce qui empêche d’oser, d’aller de l’avant. Et son sauvetage par la lecture et l’écriture.

C’est un livre qui empoigne, qui bouscule, qui empêche de respirer. Qui parle cru, et c’est bien comme ça. Je l’ai lu à un bon moment, j’avais besoin d’être secouée et secouée je l’ai été. En toute sororité, notamment pour les scènes d’hôpital. Je lui donne cinq étoiles sans hésiter.

Toutes les mères sauf une, Marie Pourchet, Fayard

Le nouveau

Si vous aimez les romans historiques de Tracy Chevalier (La jeune fille à la perle, La dame à la licorne, La dernière fugitive), sachez avant de vous décider pour ce livre qu’il s’agit de tout autre chose, ici. Tout aussi bon, peut-être même plus, mais très différent. L’auteur a, en effet, répondu à une demande de sa maison d’édition de transposer une pièce de Shakespeare, et elle a choisi Othello.
En faisant d’enfants d’une dizaine d’années ses héros, en choisissant le début des années 70 comme époque, elle a à la fois simplifié et durci le propos.

O. un jeune Ghanéen, fils de diplomate, arrive un beau jour dans une école primaire de blancs. Tous les regards se tournent vers lui, ceux des élèves, comme ceux des instituteurs qui ne sont pas les plus tendres. Un noir, à l’école? Heureusement, son attention est attirée par Dee (Desdemone), la petite fille la plus populaire. Une attirance mêlée de complicité les lie très vite. Quant à Ian (Yago), le caïd, le jaloux, il n’aime pas beaucoup qu’on risque de lui usurper son pouvoir.
Un drame en 5 actes pour 5 récréations, à l’ambiance de plus en plus tendue…

Le roman est écrit en phrases courtes et simples pour mieux épouser le langage d’enfants d’une dizaine d’années. Et l’auteure n’a pas sa pareille pour installer une atmosphère à couper au couteau. Mais ce m’a le plus frappée, c’est l’extraordinaire description de la solitude d’O. Tracy Chevalier se fait très sensible lorsqu’elle évoque sa situation: soumis aux blagues, aux brimades et aux insultes, lorsque la situation s’aggrave, il fait un coupable idéal.

Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu Othello, et je ne m’attendais donc pas à la fin de l’histoire. Brutale et poignante.

Merci à la plateforme www.netgalley.fr

Le nouveau, Tracy Chevalier, Phébus

 

Une femme en contre-jour

Qu’est-ce que j’aime Gaëlle Josse! Sa façon de raconter, pudique, délicate, empreinte de sensibilité. De se pencher sur les destins d’inconnus qu’elle sort de l’oubli. Sa femme en contre-jour, c’est Vivian Maier, une formidable photographe née en 1926 à New York et restée totalement inconnue de son vivant. Tout est effroyablement romanesque dans sa vie, de son enfance fracassée à son travail de bonne d’enfants dans de riches familles, portant toujours son appareil photo autour du cou, tel un compagnon indispensable.

Dans quelle noirceur a-t-elle pu puiser son attention aux pauvres, aux démunis, aux enfants dépenaillés dont elle tire des portraits à la fois justes et poignants? Des clichés qu’elle prend sans relâche, sans presque jamais les voir: elle n’a pas assez d’argent pour les faire développer et les négatifs dorment dans ses caisses. Une vie qui témoigne du tragique et de la nécessité de l’art, malgré la pauvreté et les obstacles.

Quant à l’histoire de sa découverte, après sa mort, elle est tellement rocambolesque que personne n’aurait pu l’inventer!

Gaëlle Josse a le ton juste pour raconter son personnage, cette femme sauvage et libre, si réelle qu’on a l’impression de toucher du doigt. A la fin de son livre, elle évoque le questionnement qui l’a parcourue en écrivant, et ça, ça me passionne toujours.

Plongez sans attendre dans l’histoire de Vivian Maier, partez sur ses traces à New York et Chicago. Vous n’en sortirez pas indemne. (Je suis d’ailleurs en train de traquer ses photos sur Internet!)

Gaëlle Josse, Une femme en contre-jour, Notabalia

Les porteurs d’eau

Je l’aurais écouté parler pendant des heures, Atiq Rahimi, mercredi soir à la librairie Filigranes, à Bruxelles. Sa voix, le rythme de ses phrases, ses réflexions, tout concourait à mon bonheur. Et j’étais si fière de pouvoir l’interroger!

Pour ceux qui ne le connaissent pas – mais vous l’avez peut-être vu à La Grande Librairie – Atiq Rahimi est un écrivain franco-afghan que j’ai découvert en 2008, lorsqu’il a obtenu le Prix Goncourt pour le sublime Syngué Sabour (Vous le trouverez en Folio).

Aujourd’hui, il publie Les Porteurs d’eau dont l’action se déroule le 11 mars 2001,  le jour où les Talibans détruisent les célèbres Bouddhas de Bamiyan. L’Occident s’indigne pour les statues, alors que des hommes meurent en Afghanistan dans l’indifférence générale.

Deux hommes, un à Paris, l’autre à Kaboul. Le premier, Tamine rebaptisé Tom, exilé afghan en France, décide de quitter sa femme et de rejoindre sa maîtresse à Amsterdam. Histoire banale, en apparence seulement.

Le second, Yusuf, est un pauvre porteur d’eau de Kaboul. Amoureux de sa belle-sœur sans en être vraiment conscient, puisant l’eau devenue rare pour tous, il subit moqueries et avanies des Talibans, ne pensant qu’à elle.

Deux styles pour deux histoires, la première décrite dans un réalisme très français, alors que la seconde est un véritable conte oriental. Et partant deux mondes où tout est différent, y compris et surtout la façon de vivre l’amour. Et tout cela forme un tout à la fois, beau, harmonieux et empreint de gravité.

J’ai aimé voyager avec Atiq Rahimi dans ce double univers qui quelques jours après que j’ai terminé le livre n’en finit pas de m’interroger. Quant à l’écriture, elle ressemble à la voix de l’auteur, rythmée, lyrique, m’emmenant ailleurs…

Atiq Rahimi, Les porteurs d’eau, Editions POL

 

Les gratitudes

Comment ne pas avoir envie de prendre Mishka dans ses bras? Cette vieille dame, autrefois correctrice dans un grand magazine, perd de plus en plus ses mots – quelle ironie – et sa mobilité. Alors qu’elle ne peut plus rester seule chez elle, elle est placée dans un EPHAD, une maison de repos. Marie, sa quasi-fille lui rend régulièrement visite, ainsi que Jérôme, l’orthophoniste, qui s’attache à elle.

Delphine de Vigan décrit avec pudeur et une immense délicatesse la vieillesse, la fragilité qui touche les nôtres et nous attend tous. Elle parvient même à nous faire sourire de la perte du langage qui pour Mishka est une véritable descente aux enfers. Quand merci devient merdi, quand à chaque jour suffit sa peine devient à chaque jour suffit sa chaîne, et quand même ces derniers mots disparaissent, la vie a-t-elle encore un sens?

Mais prenons Merci justement ou plutôt merdi, l’expression d’une vraie gratitude, le thème du livre. Avant de partir, Mishka voudrait remercier le couple qui l’a cachée pendant la guerre alors qu’elle était une petite fille de trois ans. Et jusqu’à présent, ses recherches n’ont rien donné…

C’est toujours la même chose, quand je suis profondément bouleversée par un livre, je peine à trouver les mots. Bon, j’ai essayé… Et j’ajouterai juste qu’il faut faire lire Les Gratitudes autour de vous, même aux enfants à partir de 12 ans, qu’il est surtout et à plusieurs échelons, une magnifique leçon d’amour et d’humanité, qu’il fait couler les larmes et redonne le sourire.

Les Gratitudes, Delphine de Vigan, JC Lattès

 

Personne n’a peur des gens qui sourient

Un beau matin, sans crier gare, Gloria emmène ses filles en voyage. Il y a la douce Loulou, six ans, et la sombre Stella, une douzaine d’années. Du Sud de la France où elles vivent, elles rejoignent une sombre maison de vacances en Alsace.
Gloria a peur, mais on ne sait pas très bien de quoi, ni pourquoi. Elle cache d’ailleurs un Beretta dans ses bagages. Ce qui n’empêche pas le trio de s’habituer à la vie à la campagne, plutôt douce jusqu’à l’accident de Loulou…
Le récit très habile de Véronique Ovaldé nous entraîne du présent au passé, entremêle les deux temporalités, ce qui nous permet de mieux connaître Gloria. Son enfance de petite fille abandonnée par sa mère. Sa jeunesse entourée par son père et son oncle. Son histoire d’amour passionnée avec Samuel, une petite frappe alcoolique, le père de ses deux filles.
Petit à petit, l’angoisse monte, on sent bien que l’histoire va mal se terminer mais on ne sait pas comment, ni pourquoi.
Personne n’a peur des gens qui sourient est un sans-faute de Véronique Ovaldé dans lequel elle témoigne de sa totale maîtrise romanesque et de l’art de la surprise. Sans oublier ses très belles pages sur la maternité tendre et attentive. Une vraie lecture plaisir.

Personne n’a peur des gens qui sourient, Véronique Ovaldé, Flammarion

L’étoile du Nord

J’ai un faible pour les romans d’espionnage et l’Etoile du Nord qui nous emmène dans la terrifiante et très fermée Corée du Nord n’a pas fait exception à la règle.

Son héroïne? Jenna, à moitié afro-américaine, à moitié coréenne, et brillante professeure d’université. 12 ans plutôt, elle a vécu un drame. Sa sœur jumelle, sa moitié, a disparu sans laisser de traces sur une plage de Corée du Sud. Noyée, c’est ce qu’on lui a laissé croire. Mais alors qu’elle est recrutée par la CIA, Jenna apprend que sa sœur a en fait été enlevée en sous-marin par l’effroyable Corée du Nord.

En 2010, on est presque sûr que ce pays, ultra-communiste, s’est doté de l’arme nucléaire. Jenna fait alors partie de la délégation américaine qui va affronter la Corée…

Au-delà des péripéties, ce qui m’a passionnée ici, c’est cette plongée dans un pays à la fois mystérieux et diabolique. Où le culte de la personnalité des dirigeants est érigé en chef d’œuvre. Où la moindre velléité de liberté est réprimée dans le sang. Où l’on est envoyé en camp de concentration pour un oui ou un non. Et où enfin, le peuple au cerveau lavé depuis ses premiers jours, est délibérément affamé.

Le livre est basé sur de très sérieux ouvrages, sur les rares témoignages de Coréens du Nord qui ont pu fuir.

Et ne vous leurrez pas lorsque vous voyez à la télé, de grotesques images de son dirigeant. Kim Jong-un est un des pires tyrans au monde.

L’étoile du Nord, D.B. John, Les Arènes

Trouble

C’est un monologue furieux, celui de Wilfried Wiels, 92 ans, qui s’adresse à son arrière-petit-fils. Ce texte long, dur, parfois cru, raconte la période trouble de la Deuxième Guerre mondiale à Anvers, jamais nommée mais si bien décrite, qu’il est impossible de se tromper.

En 1940, Wilfried a une vingtaine d’années et est agent de police aux côtés de Lode, son futur beau-frère.

Dans l’indifférence cynique qui le caractérise, il va participer à une mini-nuit de cristal anversoise, aider les SS à arrêter les Juifs de la ville, fréquenter des résistants comme des nazis, aider un homme traqué et en dénoncer d’autres. Aimer la belle Yvette, et heureusement pour nous, pauvres lecteurs,
qu’un peu de passion amoureuse vient éclairer ses pages terribles. Car Wilfried ne prend
apparemment jamais conscience du mal qu’il fait, et même au seuil de la mort n’éprouve aucun remords.

Je suis toujours attirée par la littérature flamande de Belgique, parce que c’est celle de mes voisins. En lisant ce roman de Jeroen Olyslaegers, j’ai eu l’impression de prendre des coups, tout le temps, tant la violence et les zones grises hantent son propos. Son texte, d’une grande puissance, est inoubliable et m’a – un peu – fait penser à du Céline.

Et je songe alors aux réactions, vieilles de quelques années,  de deux bourgmestres (maires) d’Anvers. Patrick Janssens, socialiste, qui s’est excusé du mal que la ville d’Anvers avait fait à ses Juifs et Bart de Wever (actuel président de la très à droite NVA) ne trouvant pas nécessaires ces excuses. Zones grises et trouble, je vous disais…

Trouble, Jeroen Olyslaegers, Stock

Les +
Epoque, thématique de la collaboration, personnages complexes

Le –
Quelques longueurs

Nous aurons été vivants

Depuis que Lorette, 20 ans, a disparu sans plus jamais reprendre contact avec ses parents, sa mère, Hannah a perdu le goût de la vie. Le goût de peindre, d’aimer, le goût des autres. Quand tout à coup, sept ans plus tard, lors d’une promenade, la jeune fille apparaît aux yeux de sa mère, stupéfiée. Était-ce vraiment Lorette? Curieusement, cette vision va entraîner la valse des souvenirs qu’Hannah avait préféré refouler…

C’est un livre sur la peur, l’anxiété, qui fait suite à un traumatisme familial et qu’on se transmet de génération en génération. Petite fille déjà, Hannah se réfugiait la nuit, dans le lit de son frère, pour tenter de trouver un apaisement. Adulte, elle a su jeter son angoisse sur ses toiles. Calmer ses états d’âme dans les bras de son mari. S’apaiser dans l’amitié. Jusqu’à ce que sa fille devienne adolescente et terriblement secrète.

La plume de Laurence Tardieu, est délicate et pudique. En la lisant, je me suis demandé si elle-même avait été victime d’un tel traumatisme, tant sa voix sonne juste. Cette talentueuse auteure française m’a en tout cas beaucoup touchée et j’ai adoré Nous aurons été vivants.

Nous aurons été vivants, Laurence Tardieu, Stock

Les +: Thème, délicatesse, sonne juste

Le -: Je n’en vois pas

 

La troisième Hemingway

Une femme aussi exceptionnelle que Martha Gelhorn méritait un livre extraordinaire, pas un récit sage et, somme toute, assez conventionnel de sa vie commençant par sa rencontre avec Ernest Hemingway et se terminant par leur divorce.

Elle a 28 ans quand sa vie croise celle de l’écrivain. Elle écrit déjà et l’admire beaucoup. Elle se cherche, ne voulant pas rentrer dans le rang et se marier, ne sachant pas très bien quoi faire de sa fébrilité et de sa vie. Au début, ces deux-là sont amis. Ils se rejoignent en Espagne en 1936, pendant la guerre civile. Une guerre qu’elle couvre en tant que journaliste, écrivant alors ses premiers reportages.

Très vite, ils deviennent amants, se réfugiant dans une grande maison à Cuba alors qu’Hemingway est encore marié à sa seconde épouse – il en aura quatre en tout. Il écrit « Pour qui sonne le glas », le publie, et à partir de là, ils ne seront presque plus jamais seuls, l’écrivain se plaisant dans sa très grande célébrité.

Elle étouffe, part couvrir d’autres conflits dans le monde. Il déteste la solitude et le lui reproche. Ils se séparent en 1945 après s’être tant aimés et tant déchirés.

Martha Gelhorn est une femme absolument passionnante et très moderne pour son temps. Elle est par exemple, la seule femme à couvrir le Débarquement en Normandie, un exploit pour l’époque. Elle passera sa vie à arpenter les quatre coins de la planète, à écouter les gens simples lui parler de leur guerre ou de leur existence et travaillera jusqu’à plus de 80 ans.

Le livre est bien écrit et bien traduit, également fouillé et bien documenté, mais il lui manque ce petit plus, cette étincelle qui rend un ouvrage inoubliable.

La troisième Hemingway, Paula McLain, Presses de la Cité.

Les plus

Héros exceptionnels
Bien écrit

Le moins

Récit trop conventionnel
M’a un peu ennuyée (j’avoue, j’ai passé des pages!)