Les gratitudes

Comment ne pas avoir envie de prendre Mishka dans ses bras? Cette vieille dame, autrefois correctrice dans un grand magazine, perd de plus en plus ses mots – quelle ironie – et sa mobilité. Alors qu’elle ne peut plus rester seule chez elle, elle est placée dans un EPHAD, une maison de repos. Marie, sa quasi-fille lui rend régulièrement visite, ainsi que Jérôme, l’orthophoniste, qui s’attache à elle.

Delphine de Vigan décrit avec pudeur et une immense délicatesse la vieillesse, la fragilité qui touche les nôtres et nous attend tous. Elle parvient même à nous faire sourire de la perte du langage qui pour Mishka est une véritable descente aux enfers. Quand merci devient merdi, quand à chaque jour suffit sa peine devient à chaque jour suffit sa chaîne, et quand même ces derniers mots disparaissent, la vie a-t-elle encore un sens?

Mais prenons Merci justement ou plutôt merdi, l’expression d’une vraie gratitude, le thème du livre. Avant de partir, Mishka voudrait remercier le couple qui l’a cachée pendant la guerre alors qu’elle était une petite fille de trois ans. Et jusqu’à présent, ses recherches n’ont rien donné…

C’est toujours la même chose, quand je suis profondément bouleversée par un livre, je peine à trouver les mots. Bon, j’ai essayé… Et j’ajouterai juste qu’il faut faire lire Les Gratitudes autour de vous, même aux enfants à partir de 12 ans, qu’il est surtout et à plusieurs échelons, une magnifique leçon d’amour et d’humanité, qu’il fait couler les larmes et redonne le sourire.

Les Gratitudes, Delphine de Vigan, JC Lattès

 

Personne n’a peur des gens qui sourient

Un beau matin, sans crier gare, Gloria emmène ses filles en voyage. Il y a la douce Loulou, six ans, et la sombre Stella, une douzaine d’années. Du Sud de la France où elles vivent, elles rejoignent une sombre maison de vacances en Alsace.
Gloria a peur, mais on ne sait pas très bien de quoi, ni pourquoi. Elle cache d’ailleurs un Beretta dans ses bagages. Ce qui n’empêche pas le trio de s’habituer à la vie à la campagne, plutôt douce jusqu’à l’accident de Loulou…
Le récit très habile de Véronique Ovaldé nous entraîne du présent au passé, entremêle les deux temporalités, ce qui nous permet de mieux connaître Gloria. Son enfance de petite fille abandonnée par sa mère. Sa jeunesse entourée par son père et son oncle. Son histoire d’amour passionnée avec Samuel, une petite frappe alcoolique, le père de ses deux filles.
Petit à petit, l’angoisse monte, on sent bien que l’histoire va mal se terminer mais on ne sait pas comment, ni pourquoi.
Personne n’a peur des gens qui sourient est un sans-faute de Véronique Ovaldé dans lequel elle témoigne de sa totale maîtrise romanesque et de l’art de la surprise. Sans oublier ses très belles pages sur la maternité tendre et attentive. Une vraie lecture plaisir.

Personne n’a peur des gens qui sourient, Véronique Ovaldé, Flammarion

L’étoile du Nord

J’ai un faible pour les romans d’espionnage et l’Etoile du Nord qui nous emmène dans la terrifiante et très fermée Corée du Nord n’a pas fait exception à la règle.

Son héroïne? Jenna, à moitié afro-américaine, à moitié coréenne, et brillante professeure d’université. 12 ans plutôt, elle a vécu un drame. Sa sœur jumelle, sa moitié, a disparu sans laisser de traces sur une plage de Corée du Sud. Noyée, c’est ce qu’on lui a laissé croire. Mais alors qu’elle est recrutée par la CIA, Jenna apprend que sa sœur a en fait été enlevée en sous-marin par l’effroyable Corée du Nord.

En 2010, on est presque sûr que ce pays, ultra-communiste, s’est doté de l’arme nucléaire. Jenna fait alors partie de la délégation américaine qui va affronter la Corée…

Au-delà des péripéties, ce qui m’a passionnée ici, c’est cette plongée dans un pays à la fois mystérieux et diabolique. Où le culte de la personnalité des dirigeants est érigé en chef d’œuvre. Où la moindre velléité de liberté est réprimée dans le sang. Où l’on est envoyé en camp de concentration pour un oui ou un non. Et où enfin, le peuple au cerveau lavé depuis ses premiers jours, est délibérément affamé.

Le livre est basé sur de très sérieux ouvrages, sur les rares témoignages de Coréens du Nord qui ont pu fuir.

Et ne vous leurrez pas lorsque vous voyez à la télé, de grotesques images de son dirigeant. Kim Jong-un est un des pires tyrans au monde.

L’étoile du Nord, D.B. John, Les Arènes

Trouble

C’est un monologue furieux, celui de Wilfried Wiels, 92 ans, qui s’adresse à son arrière-petit-fils. Ce texte long, dur, parfois cru, raconte la période trouble de la Deuxième Guerre mondiale à Anvers, jamais nommée mais si bien décrite, qu’il est impossible de se tromper.

En 1940, Wilfried a une vingtaine d’années et est agent de police aux côtés de Lode, son futur beau-frère.

Dans l’indifférence cynique qui le caractérise, il va participer à une mini-nuit de cristal anversoise, aider les SS à arrêter les Juifs de la ville, fréquenter des résistants comme des nazis, aider un homme traqué et en dénoncer d’autres. Aimer la belle Yvette, et heureusement pour nous, pauvres lecteurs,
qu’un peu de passion amoureuse vient éclairer ses pages terribles. Car Wilfried ne prend
apparemment jamais conscience du mal qu’il fait, et même au seuil de la mort n’éprouve aucun remords.

Je suis toujours attirée par la littérature flamande de Belgique, parce que c’est celle de mes voisins. En lisant ce roman de Jeroen Olyslaegers, j’ai eu l’impression de prendre des coups, tout le temps, tant la violence et les zones grises hantent son propos. Son texte, d’une grande puissance, est inoubliable et m’a – un peu – fait penser à du Céline.

Et je songe alors aux réactions, vieilles de quelques années,  de deux bourgmestres (maires) d’Anvers. Patrick Janssens, socialiste, qui s’est excusé du mal que la ville d’Anvers avait fait à ses Juifs et Bart de Wever (actuel président de la très à droite NVA) ne trouvant pas nécessaires ces excuses. Zones grises et trouble, je vous disais…

Trouble, Jeroen Olyslaegers, Stock

Les +
Epoque, thématique de la collaboration, personnages complexes

Le –
Quelques longueurs

Nous aurons été vivants

Depuis que Lorette, 20 ans, a disparu sans plus jamais reprendre contact avec ses parents, sa mère, Hannah a perdu le goût de la vie. Le goût de peindre, d’aimer, le goût des autres. Quand tout à coup, sept ans plus tard, lors d’une promenade, la jeune fille apparaît aux yeux de sa mère, stupéfiée. Était-ce vraiment Lorette? Curieusement, cette vision va entraîner la valse des souvenirs qu’Hannah avait préféré refouler…

C’est un livre sur la peur, l’anxiété, qui fait suite à un traumatisme familial et qu’on se transmet de génération en génération. Petite fille déjà, Hannah se réfugiait la nuit, dans le lit de son frère, pour tenter de trouver un apaisement. Adulte, elle a su jeter son angoisse sur ses toiles. Calmer ses états d’âme dans les bras de son mari. S’apaiser dans l’amitié. Jusqu’à ce que sa fille devienne adolescente et terriblement secrète.

La plume de Laurence Tardieu, est délicate et pudique. En la lisant, je me suis demandé si elle-même avait été victime d’un tel traumatisme, tant sa voix sonne juste. Cette talentueuse auteure française m’a en tout cas beaucoup touchée et j’ai adoré Nous aurons été vivants.

Nous aurons été vivants, Laurence Tardieu, Stock

Les +: Thème, délicatesse, sonne juste

Le -: Je n’en vois pas

 

La troisième Hemingway

Une femme aussi exceptionnelle que Martha Gelhorn méritait un livre extraordinaire, pas un récit sage et, somme toute, assez conventionnel de sa vie commençant par sa rencontre avec Ernest Hemingway et se terminant par leur divorce.

Elle a 28 ans quand sa vie croise celle de l’écrivain. Elle écrit déjà et l’admire beaucoup. Elle se cherche, ne voulant pas rentrer dans le rang et se marier, ne sachant pas très bien quoi faire de sa fébrilité et de sa vie. Au début, ces deux-là sont amis. Ils se rejoignent en Espagne en 1936, pendant la guerre civile. Une guerre qu’elle couvre en tant que journaliste, écrivant alors ses premiers reportages.

Très vite, ils deviennent amants, se réfugiant dans une grande maison à Cuba alors qu’Hemingway est encore marié à sa seconde épouse – il en aura quatre en tout. Il écrit « Pour qui sonne le glas », le publie, et à partir de là, ils ne seront presque plus jamais seuls, l’écrivain se plaisant dans sa très grande célébrité.

Elle étouffe, part couvrir d’autres conflits dans le monde. Il déteste la solitude et le lui reproche. Ils se séparent en 1945 après s’être tant aimés et tant déchirés.

Martha Gelhorn est une femme absolument passionnante et très moderne pour son temps. Elle est par exemple, la seule femme à couvrir le Débarquement en Normandie, un exploit pour l’époque. Elle passera sa vie à arpenter les quatre coins de la planète, à écouter les gens simples lui parler de leur guerre ou de leur existence et travaillera jusqu’à plus de 80 ans.

Le livre est bien écrit et bien traduit, également fouillé et bien documenté, mais il lui manque ce petit plus, cette étincelle qui rend un ouvrage inoubliable.

La troisième Hemingway, Paula McLain, Presses de la Cité.

Les plus

Héros exceptionnels
Bien écrit

Le moins

Récit trop conventionnel
M’a un peu ennuyée (j’avoue, j’ai passé des pages!)

La plus précieuse des marchandises

Une citation: « En vérité, les jumeaux s’étaient d’abord manifestés au pire instant, au printemps 1942. Etait-ce le moment de mettre au monde un enfant juif? Pire deux enfants juifs d’un coup? Fallait-il les laisser naître ainsi sous une bonne étoile jaune? »

Une image: un père jette son bébé par la lucarne d’un train de marchandises.

Une scène: une petite fille juive survit grâce aux soins d’une pauvre bucheronne et à du bon lait de chèvre.

Ma chronique: Si vous avez vu, comme moi l’émission La grande librairie du 20 février, vous n’avez pu qu’être ému, bouleversé même par les propos d’un homme: Jean-Claude Grumberg. Auteur célébré de nombreuses pièces de théâtre, de scénarios de film, il a choisi de parler du sort des Juifs pendant la Deuxième Guerre, sous forme de conte. Un conte tragique, cruel et triste. Sans bonne fée, où seule point une minuscule lueur d’espoir. Une centaine de pages, pas plus d’une heure de lecture, mais si intense, si tendue, que j’ai refermé puis rouvert le livre à plusieurs reprises. Avec une extrême économie de moyens La plus précieuse des marchandises évoque le Mal mais aussi ceux qui sauvent, parfois malgré eux. Une manière d’exorciser le passé qui brûle de son auteur. C’est un livre à mettre entre toutes les mains, même celle des jeunes lecteurs. Un livre à offrir, à distribuer autour de soi, tant et plus.

La plus précieuse des marchandises, Jean-Claude Grumberg, Seuil

Marina Tsvetaïeva, mourir à Elabouga

On imagine mal aujourd’hui le grand degré de misère et de souffrance auxquels ont été confrontés les écrivains russes dans les années post Révolution et pire encore sous le règne de Staline où les intellectuels, entre autres, ont été décimés.

Marina Tsvetaïeva, une immense poétesse est de ceux-là. Découverte à 17 ans, fille de relations du tzar, femme d’un Russe blanc, rien ne lui sera épargné. Ni la mort d’une petite-fille de 3 ans suite à la famine, ni la plus atroce pauvreté. Pour s’échapper, ne fût-ce qu’un instant, qu’elle soit à Moscou, ou en exil à Berlin, Prague ou Paris, elle a l’écriture de ses poèmes et ses multiples amours, réelles ou imaginaires. Il suffisait qu’un homme, critique, écrivain, éditeur, lui dise qu’il avait aimé ses poèmes pour qu’elle en tombe immédiatement amoureuse, l’inondant alors de missives, très belles, mais souvent étouffantes. Les plus célèbres de ses correspondants sont Pasternak (l’auteur du Dr Jivago) et Rilke (Lettres à un jeune poète). Gallimard les a d’ailleurs publiées (Correspondance à trois).

En retraçant la vie de Marina Tsvetaïeva, Vénus Khoury Ghata – à qui l’on doit déjà un récit consacré à Ossip Mandelstam, son contemporain – nous donne à voir un monde noir ou seul surnagent les beautés de l’esprit et des écrits. Son texte court et haletant, bien documenté, met en évidence une femme exceptionnelle, au tempérament de feu, qui eut tant d’amours qu’on a parfois du mal à suivre.

Et puis, il y a le tragique du retour en Russie, où mari et fille, se voient déportés et où de douleur et de misère, Marina finit par se pendre à 39 ans.

Marina Tsvetaiëva, Mourir à Elabouga, Vénus Khoury Ghata, Mercure de France

Les +
Période historique
Personnage hors normes
Sens du rythme et belle écriture

Le –
Ca va un peu trop vite!

De si bons amis

Un nouveau livre de Joyce Maynard? Je me précipite. L’auteure américaine m’avait déjà bouleversée avec ses romans Long week-end et Filles de l’ouragan, entre autres, comme avec ses formidables textes autobiographiques Et devant moi le monde, et Un jour tu raconteras cette histoire, tous parus aux Editions Philippe Rey.

 

Amitié perverse

Dans De si bons amis, elle nous montre comment l’amitié peut parfois être perverse. Quand Helen rencontre Ava et Swift, elle est au plus mal. La garde de son fils de 8 ans lui a été retirée et elle vivote grâce à de petits boulots. Très surprise que ce couple richissime s’intéresse à elle, la prenne sous son aile, elle leur consacre bientôt tout son temps libre. Mais ce qui commence comme une belle histoire déraille un an plus tard. Helen se rend alors compte à ses dépens que toute sa vie, professionnelle, amicale, amoureuse, et même familiale tournait autour d’Ava et Swift.

Finesse psychologique

Elle sait s’y prendre Joyce Maynard pour écrire des romans beaux, émouvants et qui nous tiennent en haleine. Ce qui frappe, c’est l’extrême finesse psychologique avec laquelle elle décrit Helen, victime idéale, en apparence seulement. Quant au couple, derrière le rosé, le cachemire et le faux bonheur, se cache un égoïsme abyssal, finalement trop humain.

Voilà donc un roman que j’ai beaucoup aimé mais auquel il manque peut-être quelque chose pour être génial.

De si bons amis, Joyce Maynard, Editions Philippe Rey

Philippe Besson en deux titres

Pour préparer ma rencontre de ce soir à la Librairie Filigranes, j’ai lu coup sur coup deux livres de Philippe Besson: Arrête avec tes mensonges et Un certain Paul Darrigrand (Julliard pour les deux et l’édition poche chez 10/18 pour le premier).

Belle écriture
Avec la belle écriture et l’habileté romanesque qu’on lui connaît, l’auteur y revient sur ses jeunes années et ses premières amours, empruntant la voix du Je pour se raconter. Jamais pourtant le « Je est un autre » de Barthes ne s’est aussi bien incarné. Philippe se raconte mais son personnage à 17, puis 22 ans devient un vrai personnage de roman.

Des indices
En écrivain expérimenté, il glisse pourtant des indices pour ses lecteurs. Vous voyez, le Thomas d’un tel roman est en fait le Thomas que j’ai rencontré à 17 ans. Le manque, la frustration de mes livres vient du fait que je le voyais peu. Quant à la nostalgie qui imprègne mes textes c’est celle que je ressentais à la fin des vacances d’été en quittant l’île de Ré. Si désireux de nous convaincre que le Philippe des romans et Philippe Besson ne font qu’un seul homme. Mais alors pourquoi appeler ces deux livres Romans?

Impressions
Je l’avoue j’ai préféré Arrête avec tes mensonges. Parce qu’au-delà du propos, l’amour entre deux garçons, le personnage de Thomas, la tension dramatique, les retournements de situation sont si importants qu’on en ressort totalement bouleversé.

Dans Un certain Paul Darrigrand, Philippe n’est plus lycéen, mais étudiant en droit, en dernière année, à Bordeaux. Paul qu’il rencontre à la cantine, et dont il tombe amoureux, lui avoue très vite qu’il est marié. Parallèlement à son histoire, Philippe tombe gravement malade, une maladie du sang, qui n’est – heureusement – pas le sida, et dont il ne ressortira qu’après de longs mois d’hôpital. Le roman est plus linéaire et est parcouru d’un bout à l’autre par l’idée poignante de la chute.

L’auto-fiction n’est pas mon genre littéraire préféré, et je n’aurais peut-être pas lu Philippe Besson si je ne l’avais pas présenté ce soir. C’aurait été dommage de passer à côté d’un auteur et de ses deux très beaux livres.