Anatomie d’un scandale

B comme bouquiner - Anatomie d'un scandale

Je vous préviens: mieux vaut prévoir beaucoup de temps devant vous pour lire ce thriller psychologique. Il est terriblement addictif! Je l’ai avalé d’une traite un dimanche pluvieux et m’en suis régalée.

Kate est avocate et défend Olivia, une jeune femme qui accuse de viol son ancien amant, James Whitehouse. Or, celui-ci n’est pas n’importe qui. Sous-secrétaire d’Etat, il est aussi le meilleur ami et confident du Premier ministre. Et Kate a de bonnes raisons de croire James coupable.

Sophie est l’épouse du prévenu et défend bec et ongles son couple et sa famille. LA famille. Mais bien sûr, la vérité n’est pas toujours où l’on croit…

J’ai adoré ce livre, bien écrit, passionnant. Sarah Vaughan n’a pas sa pareille pour alterner présent et flash-backs, jouant habilement des retournements de situation qui éclairent les scènes d’un jour nouveau. Préludes, l’éditeur compare Anatomie d’un scandale au Maître des Illusions de Dona Tartt. Il y a du vrai dans cela, le scandale plongeant ses racines dans la vie universitaire des protagonistes. Un tout bon divertissement en tout cas.

Anatomie d’un scandale, Sarah Vaughan, Préludes

Les tribulations d’Arthur Mineur

Comment aurais-je pu résister à un nouveau livre d’Andrew Sean Greer, l’auteur du délicieux Les vies parallèles de Greta Wells (L’Olivier)? Il n’est plus questions d’électrochocs ici, ni de vie à différentes époques. Mais d’un héros, Arthur Mineur, grand, blond, mince, gay… et écrivain moyen dont on suit les aventures à San Francisco et autour du monde.

Qu’est-ce qu’un écrivain moyen? Celui qui a publié un bon livre qui s’est fait remarquer mais dont les autres n’ont attiré ni l’attention du public ni celle de la critique.

Alors que son dernier manuscrit vient d’être refusé par son éditeur et pour fuir le mariage d’un ex-petit ami, Arthur décide de répondre à toute une série d’invitations – présentation d’auteur, conférence, écriture d’articles – ce qui l’emmène à faire un tour du monde rocambolesque.

J’ai adoré le personnage d’Arthur, son manque de confiance en lui, ses hésitations, ses maladresses et sa tendresse. Il m’a fait songer au personnage du Grand blond avec une chaussure noire! La construction du roman alternant le présent et des souvenirs qui n’entravent pas la narration mais au contraire se glissent parfaitement les uns dans les autres est très aboutie. Par contre pour un Prix Pulitzer, je trouvais qu’il manquait de force, de souffle et j’ai été un peu déçue. Je dirais que c’est un bon livre, mais à mon sens pas un très bon livre.

Les tribulations d’Arthur Mineur, Andrew Sean Dreer, Editions Jacqueline Chambon

Des vies possibles

C’est avec un roman historique dans lequel on ne sait jamais exactement ce qui est vrai, ni ce qui est faux, que j’entame la rentrée littéraire de janvier 2019.

Des vies possibles conte l’histoire d’un jeune gamin du Mont Liban, si vif, si intelligent qu’il est envoyé à Rome pour devenir prêtre au début du 17e siècle.

Son latin et son italien sont parfaits, on dirait de lui aujourd’hui qu’il est un intellectuel qui s’intéresse aussi bien aux textes sacrés qu’à l’astronomie ou au hasard.

Les contours de la vie ecclésiastique lui deviennent bien vite trop étroits et il se met au service de puissants. Avec qui il voyage d’Orient en Occident, dans les plus belles villes de son temps et sur les mers, se faisant tantôt aventurier tantôt marchand, de livres ou de trésors.

Cherif Majdalani nous avait habitué aux récits amples de grandes familles libanaises. Ici, il s’essaie à un texte plus bref. Ses chapitres courts sont autant de tableaux qui déploient aussi bien des scènes de la vie quotidienne, que des images de ce 17e siècle de la Contre-Réforme où foisonnent l’art baroqueet la peinture de Rembrandt. Le récit de cette vie d’un plus ou moins honnête homme, transfiguré par l’amour, a infiniment de charme. Joliment et simplement écrit, il nous permet de découvrir un monde finalement trop peu connu.

Des vies possibles, Charif Majdalani, Seuil

Ton histoire, mon histoire

Ton hisoire.jpg C’est l’histoire d’un jeune couple tombé passionnément amoureux. Il est américain, elle est anglaise. Ils sont tous les deux poètes. Pendant qu’il l’aide à trouver sa voie d’écrivain, elle travaille pour lui permettre d’écrire. Tout serait parfait, s’il n’y avait un grain de folie douce. Chez elle qui a tenté toute jeune de se suicider. Qui est passionnée, exaltée et tombe parfois dans un profond abattement…

Vous les avez reconnus? Il s’agit de Sylvia Plath et de Ted Hughes. Et c’est à lui que l’écrivain néerlandais, Connie Palmen, a donné sa voie, fait assez inhabituel pour être souligné. Dans un long monologue, il raconte, alors que l’histoire a laissé le beau rôle à Sylvia. Leur rencontre, leur amour fou, leur créativité, et le lent étouffement qu’il ressent à vivre auprès d’elle…

C’est un texte absolument magnifique, nourri à la source de l’œuvre de Sylvia et de Ted, un chant déchirant et très littéraire qui ne pouvait que mal finir.

Ton histoire, mon histoire, Connie Palment, Actes Sud

Maggie, une vie pour en finir

IMG_1064.JPG Quel plaisir d’avoir été l’interlocutrice de Patrick Weber lors de la présentation de son livre à la Librairie Filigranes. Je le connais depuis si longtemps – l’école et mes années au magazine Flair. J’ai lu ses premiers livres, ai suivi sa carrière de loin. Et Maggie, une vie pour en finir (Plon) m’a beaucoup touchée.

C’est un roman peu banal pour l’auteur, puisqu’il s’agit de l’histoire de sa grand-mère maternelle. Et qu’il a dû, pour l’écrire, mener des recherches, aux archives militaires d’abord, outre-Manche ensuite où il a rencontré sa famille, jusque-là inconnue.

Maggie naît à Altrincham, petite ville proche de Manchester à la fin du 19e siècle. La vie est rude dans sa famille. Sept frères et soeurs, un père qui boit et bat sa mère, peu d’argent… Encouragée par un pasteur, la jeune fille, un brin rebelle, devient infirmière pendant la guerre 14-18, ce qui changera le cours de sa vie. C’est à l’hôpital qu’elle rencontre Joseph, un soldat belge blessé, qu’elle suivra en Belgique à la fin de la Première Guerre. Mais à travers son fils adoré, Charles, elle verra encore le cours de sa vie bouleversé en 1940…

Patrick Weber, le petit-fils qu’elle n’a jamais connu, rend hommage à sa vie, brisée par l’Histoire, dessine un personnage attachant, profondément humain, mettant à jour les failles de sa personnalité, dont le peu d’attention qu’elle accorde à sa fille, Joy. Ses évocations de l’Angleterre du début du 20e siècle et du Bruxelles de l’entre-deux guerres sont savoureuses et imagées. À la fin du roman, l’émotion prend le pas sur le fil du récit. On a le cœur serré devant tant de souffrance et l’on mesure ce qu’a dû ressentir l’auteur pour écrire ce très beau roman.

Maggie, une vie pour en finir, Patrick Weber, Plon

Je n’ai pas aimé le Prix Goncourt

zoom-leurs-enfants-apres-eux.jpg En général, je ne parle pas des livres que je n’ai pas aimés. Il y en a tant dont la lecture me passionne. Cette année pourtant je fais exception puisqu’il s’agit du Prix Goncourt: Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu, paru chez Actes Sud.

Le pitch? Dans une petite ville du Nord de la France, dont le haut-fourneau est désaffecté, les adultes font de petits boulots et les jeunes beaucoup de conneries. On suit ces derniers pendant quatre étés, de 1992 à 1998, de soirées en virées à moto et deals de haschisch, de départs pour le lointain, en retours sociologiquement programmés.

Si vous avez été adolescent pendant les années 90, vous y trouverez sans doute votre bonheur, tant les références musicales et autres de la décennie y sont nombreuses. Mais vous devrez passer au-dessus d’une langue râpeuse, parlée, jeune. Et d’une fin sans espoir. Notez par contre que la structure du livre, sa mécanique, y sont très bien huilées (et ça, c’est un compliment!)

N’hésitez cependant pas à lire d’autres chroniques sur le Goncourt. Des copines bloggeuses ont adoré, les critiques littéraires et de nombreux lecteurs aussi! Mon avis est forcément subjectif.

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu, Actes Sud

Simone Veil et ses soeurs

les-inseparables-simone-veil-et-ses-soeurs-tea-9782021400571_0.jpeg Si on sait à peu près tout de la vie professionnelle de Simone Veil à partir de 1974, date à laquelle elle devint ministre de la Santé, on connaît beaucoup moins les détails de son enfance passée auprès de ses parents et frère et sœurs. C’est à cela que s’attelle Dominique Missika, se basant sur des photos, des documents, et des conversations avec les protagonistes pour appuyer ses dires.

Son livre, bien documenté, évoque la vie douce et harmonieuse des enfants Jacob jusqu’à la déportation. 1944: Denise est la première arrêtée pour faits de résistance et se retrouve à Ravensbrück. Simone, Milou et leur mère sont envoyées à Auschwitz. Quant au père et au frère, Jean, ils disparaissent sans laisser aucune trace.

Beaucoup de choses ont déjà été dites sur la vie des Jacob au camp de concentration mais là où le livre Les Inséparables devient à la fois passionnant et poignant c’est sur le retour à Paris de Denise, Simone et Milou à la fin de la guerre.

Leur père disparu, leur mère morte au camp, les filles Jacob sont orphelines et recueillies par une tante. Devant l’incrédulité, le manque d’écoute et d’empathie qu’elles remarquent autour d’elles, elles se réfugient toutes trois dans le silence, ne parlent pas, ne racontent rien de l’horreur.

Mais là où Denise, comme tous les autres résistants, est partout fêtée, son courage célébré, Simone et Milou comme les autres déportés juifs n’ont droit à rien, et pire, leur souffrance n’est ni reconnue, ni entendue. (Ce n’est en effet qu’à la fin des années 70 que les survivants juifs ont commencé à raconter.)

Comment se reconstruire sur des cendres? Chacune le fera à sa manière, en se mariant, en ayant des enfants, en étudiant. Liées à jamais par leur expérience, les filles Jacob deviendront jusqu’à leur mort Les Inséparables.

Les Inséparables, Dominique Missika, Seuil

 

Naissance d’un Goncourt

Quéffelec.jpeg Yann Quéffelec nous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, et ça a un charme fou. Son Naissance d’un prix Goncourt, évoque une éditrice formidable, un personnage hors du commun qui a « fait » des écrivains aussi différents qu’ Alexandre Jardin et Bernard-Henri Lévy, Lucien Bodard et André Glucksmann, entre autres.

Et Yann Quéffelec, donc. Que Françoise Verny croise par hasard un soir de tempête, à Belle-Île en mer. Il tente d’amarrer son bateau, elle lui tape sur l’épaule et lui lance dans la fureur des éléments « Toi, chéri, tu as une gueule d’écrivain. » Comment avait-elle deviné, que fils d’écrivain, il voulait, lui aussi taquiner la plume? Stimulé, encouragé, il écrivit et écrivit si bien que son deuxième roman, Noces barbares, obtint le prix Goncourt en 1985.

Le portrait qu’il trace de Françoise Verny est une ode à l’amitié et à l’affection, le récit qu’il fait de leurs soirées très arrosées devient pages d’anthologie. Et la lecture de Naissance d’un prix Goncourt est un moment de plaisir pur.

Naissance d’un Goncourt, Yann Quéffelec, Calmann-Lévy

Les fureurs invisibles du coeur

John Boyne.jpg Dépassez le titre de ce roman qui ne veut absolument rien dire. Les fureurs invisibles du cœur racontent près de 60 ans d’histoire de l’homosexualité en Irlande, à travers un héros, Cyril, et ceux qui l’entourent.

Le roman commence d’une façon glaçante. Une toute jeune fille, enceinte, se retrouve au premier rang de l’Eglise de son village, avec toute sa famille. Dans une scène d’une violence inouïe, le prêtre l’humilie en public. Après la messe, elle n’a d’autre choix que quitter son lieu de vie pour Dublin. D’ailleurs sa mère a déjà préparé son sac…

La focale se déplace ensuite sur Cyril, son petit garçon, adopté par un couple excentrique qui ne lui donnera jamais ni attention, ni affection. Cyril se rend assez vite compte qu’il n’aimera jamais les filles, ce qui conditionnera toute sa vie. Mais dans l’Irlande très catholique, vivre son homosexualité au grand jour est quasi impossible et Cyril se voit forcé au mensonge. D’Amsterdam à New York, toute sa vie, il fuira Dublin.

La violence de la première scène, se retrouve dans différents endroits du roman, qui explore tant les amours cachées dans les sinistres pissotières du métro, que l’assassinat pur et simple d’homos tués pour ce qu’ils sont.

Les personnages – la mère comme le fils – sont beaux et poignants, le rythme de la narration est réglé comme du papier à musique, la structure impeccable, ce qui permet de dévorer sans peine les 600 pages du roman. J’ai terminé cette lecture bouleversée et le souffle court.

Les fureurs invisibles du cœur, John Boyne, Editions J.-C. Lattès

Ma dévotion

ma dévotion.jpg Quand Helen croise Frank sur un trottoir de Londres quinze ans après qu’ils ne se soient vus pour la dernière fois, ils ont 80 ans. Elle décide alors de lui imposer, de lui raconter sa version de l’histoire qui les lie depuis toujours.

Ces deux-là se sont rencontrés dans l’enfance, se sont alors aimés, parfois détestés, ont été des amants intermittents, mais ont toujours été présents l’un pour l’autre. Enfin surtout Helen pour Frank, qui en assurant l’intendance de la maison dans laquelle ils vivaient, en l’écoutant, en lui parlant, en le soutenant, lui permit de devenir le grand peintre qu’il était. Peintre mais aussi père puisqu’elle éleva avec lui le fils qu’il eut d’un de ses amours de passage. Tout en écrivant ses livres en parallèle, et avant que le drame ne les sépare…

Dans un style magnifique, dans de belles phrases amples, Julia Kerninon raconte avec profondeur et subtilité, la colère, la tendresse, la douleur d’Helen, mais aussi l’amour que cette dernière éprouva pour Frank et dont elle ne lui parla jamais. Ces deux personnages passant en effet leur vie à se rater, dans un ballet d’occasions manquées. Bouleversant!

Ma dévotion, Julia Kerninon, la brune au Rouergue