LaRose

9782226325983-j.jpg J’aime Louise Erdrich pour son talent de m’emmener là où je n’irais pas sans elle, ici dans une réserve d’Indiens Ojibwé du Dakota du Nord.

Deux familles y vivent côte à côte et sont frappées par le même drame. Un jour de chasse, Landreaux Iron croit tirer sur un cerf et tue involontairement Dusty, le fils de Peter Ravich. Après le bouleversement et l’anéantissement, Landreaux honore une vieille coutume indienne et « donne » son propre fils à Peter et son épouse, en guise de réparation. LaRose a cinq ans et est un petit garçon exceptionnel, une belle âme. Par sa douceur et sa bonté, il tente de redonner goût à la vie à la mère de Dusty.

Autour de cette histoire centrale, gravitent une galerie de personnages savoureux ou plus sombres, avec une mention particulière pour les trois adorables adolescentes. Mais il y plane aussi, du mystère, le monde des esprits se mêlant à ceux des vivants…

Avec LaRose, Louise Erdrich, dont on se souvient notamment de La chorale des maîtres bouchers, montre, une fois encore, son extraordinaire talent de conteuse. Elle n’a pas son pareil pour sonder les âmes, pour rappeler à ses personnages d’où ils viennent. Son livre est absolument magnifique, un des plus beaux que j’ai lus ces derniers temps.

LaRose, Louise Erdrich, Albin Michel

La petite fille sur la banquise

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A 9 ans, Adelaïde est violée dans le couloir cossu de l’immeuble où elle vit avec ses parents, ses frères et sœurs. Pour survivre, elle a enfoui ce souvenir insoutenable au plus profond d’elle-même. Oublier pour avancer… Mais c’est compter sans d’horribles symptômes qui vont s’emparer d’elle: une impression de tristesse, de profonde solitude, de vivre éloignée des autres, seule sur la banquise, d’être envahie par des méduses, des rêves épouvantables… Sans parler de sa vie sexuelle, bousillée.

Vis-à-vis des autres, sa famille et ses amis, Adélaïde surjoue la joie de vivre, la gaieté forcée, boit trop, touche aux drogues douces et dures. Mais même s’ils savent ce qui lui est arrivé, s’ils ont porté plainte, ses parents ne font pas le lien entre le viol de ses 9 ans et ses problèmes de jeune femme.

De thérapies en stages, jusqu’à sa rencontre avec une psychiatre extraordinaire, Adelaïde y verra enfin plus clair, fera de grands pas vers la guérison. D’autant plus qu’avec d’autres anciennes victimes, elle intente un procès à leur bourreau qui sera condamné.

L’écriture de ce livre est sans doute la dernière étape de sa libération psychique. Un coup de poing, une véritable claque qui atteint le lecteur au centre de son être. Les mots sont limpides, d’une force inouïe, et ne cachent rien du calvaire. C’est d’humanité, et d’inhumanité pure dont il est question ici. Après cette lecture, en voyant une petite ou plus grande fille en souffrance, on ne pourra plus jamais dire qu’on ne savait pas.

La petite fille sur la banquise, Adelaïde Bon, Grasset

Coldcase

51MHwtyWYIL._SX195_.jpgJe ne mentirai pas, j’ai dévoré le dernier roman de Joël Dicker. C’était du pur plaisir, un roman qui accroche, que j’ai lu d’une traite – j’ai d’ailleurs été dormir très, très tard.

Et puis, un héros policier qui porte le même nom de famille que moi – Jesse Rosenberg – ça n’arrive pas tous les jours!

Jesse et son coéquipier Derek doivent résoudre un cold case, l’assassinat du maire d’Orphéa, – une petite ville des Hamptons – de sa famille et d’une jeune joggeuse qui s’est déroulé 20 ans plus tôt. L’occasion pour les lecteurs de rencontrer une galerie de personnages – deux rédacteurs en chef, un libraire, un critique littéraire, un flic-dramaturge, tous plus pittoresques les uns que les autres. Ce sont eux, qui un à un, racontent l’histoire.

Le livre obéit aux lois du genre, s’attardant sur ceux qui auraient des raisons d’avoir commis le crime, et est un classique roman policier.

Pourtant, ça ne m’a pas empêchée de le trouver… un peu creux. Là où dans La vérité sur l’affaire Harry Quebert, il y a une réflexion sur l’écriture et la peur de la page blanche, où dans Le Livre de Baltimore, il y a une tragique histoire d’amour et de famille, ici… il n’y a pas vraiment de sujet si ce n’est le crime lui-même. En plus dans les cent dernières pages, je trouve que le roman s’essouffle…

Tout ceci n’empêche pas La disparition de Stéphanie Mailer d’occuper la première place du classement des ventes de livres édité par le magazine Livres Hebdo. Un succès que j’ai pu également constater à la Librairie Filigranes qui était noire de monde lors de la venue de l’auteur. Tant mieux pour Joël Dicker!

La disparition de Stéphanie Mailer, Joël Dicker, Editions De Fallois Paris

Atmosphère, atmosphère

51TzGRRceoL._SX195_ Depuis dix mois, Anna vit recluse dans sa maison de Harlem. Elle est dépressive, agoraphobe et alcoolique et mélange allègrement Merlot et médicaments. Si elle ne sort plus, Anna observe ses voisins à travers le zoom de son Nikon. Elle les connaît tous, jusqu’aux nouveaux arrivés qui viennent d’emménager, un couple et leur fils adolescent.

Alors que sa voisine lui rend visite, elle la voit quelques jours plus tard à sa fenêtre, recouverte de sang, un cutter enfoncé dans la poitrine. Malheureusement, vu son état d’ébriété, personne et encore moins la police, ne croit le témoignage d’Anna. Ils la pensent plutôt victime d’hallucinations…

J’ai dévoré en deux jours, ce roman policier particulièrement prenant. L’auteur prend son temps – près de la moitié du livre – pour installer l’atmosphère de son livre et j’ai adoré ça. Anna souffre, Anna se saoule, n’ose pas franchir le seuil de sa maison. Chez elle, elle regarde à toute heure du jour et de la nuit, de vieux films policiers en noir et blanc, leurs dialogues se mêlant à ceux de la vie réelle. Ancienne pédopsychiatre, elle aide des patients sur des forums, joue aux échecs en ligne… On perçoit avec émotion sa souffrance et le secret qu’elle cache.

Après le meurtre, le roman prend de la vitesse et s’enfonce dans le mystère et les mensonges. Seul bémol: dommage que la fin n’ait pas été plus élaborée, plus proche en cela de la première partie du livre. Ceci dit ce roman, dans la lignée des Apparences ou de La Fille du train, reste un excellent divertissement. D’autant plus qu’il est très bien traduit de l’anglais par Isabelle Maillet.

La femme à la fenêtre, A.J. Finn, Presses de la Cité

L’après Auschwitz

51HgzngzrzL.jpg Marceline a 15 ans, quand elle est déportée à Auschwitz avec son père, et 18 ans quand elle en revient. Entre ces deux dates, trois ans qui ont glacé son corps, mais pas son esprit ni son intense instinct de survie. Trois ans qu’à l’époque, elle refusera de raconter.

A la place, le récit de ces années d’après-Auschwitz, dans lequel elle évoque son retour à Paris, le flamboiement des années Saint-Germain des Prés, sa curiosité intellectuelle – elle veut tout lire, ses amis lui font des listes – la séduction – elle a des amoureux prestigieux dont Edgar Morin et Georges Perec – et son corps sec. Comment, en effet, connaître le lâcher prise lorsqu’on a dû, toute pudique, se déshabiller devant des SS hurlant, à 15 ans? Y sont également narrés sa rencontre avec son grand amour, Joris Ivens, et ses retrouvailles avec Simone Veil, compagne et confidente des camps.

Le matériau de ce livre? Sa valise d’amour. Qui contient les lettres que lui ont envoyées ses amis, amoureux, amants et maris. Des lettres somptueuses qui datent d’un temps d’avant Internet. Et qui nous font mesurer tout ce que notre époque a perdu de la belle écriture.

Marceline n’a jamais eu d’enfant mais, réalisatrice, elle a fait de la création le centre de sa vie. Elle nous étonne, nous bluffe par sa liberté, et par cette flamme qui brûle en elle, toujours aussi fort, malgré le grand âge.

Il faut se précipiter sur ce récit, le prendre à bras-le-corps. Il dit aussi que tout est possible.

L’amour après, Marceline Loridan-Ivens, Judith Perrignon, Grasset

Le champ de bataille

38724261.jpg Impossible, quand on a ou a eu un ado à la maison, de résister au livre du journaliste belge, Jérôme Colin. Le portrait que son narrateur fait de son fils Paul, est si fin, si parfaitement décrit que l’on s’identifie immédiatement au père, comme au fils.

Paul ne fait rien à l’école, insulte son père, ne parle que par borborygmes. Il met surtout en péril l’équilibre familial. Le narrateur et Léa, sa femme, ne s’entendent plus, et n’ont pas la même vision de l’éducation. Tout ce petit monde va se trouver bouleversé, par les attentats du 22 mars 2016 à Bruxelles…

On rit, on sourit, on s’émeut, devant ce grand big bang familial. On s’énerve face aux réactions de l’école quand un grand enfant n’entre pas dans le rang. Et on se souvient avec émotion de ces terribles attentats qui ont eu lieu il y a près de deux ans. En un moment Le Champ de bataille m’a beaucoup touchée!

Le champ de bataille, Jérôme Colin, Allary Editions. Livre numérique fourni par netgalley.com

1 garçon, 4 possibilités

4321-de-Paul-Auster-Actes-Sud

Après sept ans sans avoir écrit de roman, Paul Auster revient à la littérature pour le plus grand bonheur de ses lecteurs.

4321 commence très simplement. Archie Ferguson, petit-fils d’un immigrant juif, naît à Newark, le 3 mars 1947. Il est le fils de Rose, qu’il aime passionnément, et de Stanley. Au fil de la lecture, on se rend assez vite compte que le récit devient plus complexe.

Je me suis aperçue du glissement quand, dans un chapitre, la tante Mildred se marie, alors que dans le suivant elle est à nouveau célibataire. Dans un troisième, le père de Stanley perd son magasin d’électroménager, quelques pages plus loin, il s’enrichit en ouvrant plusieurs succursales…

Paul Auster a, en effet, choisi d’étudier de fond en comble quatre possibilités de vie, quatre destins d’Archie Ferguson. Le point de départ est le même. Les quatre Archie ont les mêmes parents, le même capital génétique. Seuls des faits dus au hasard, cher à l’auteur, changent sa destinée mais aussi, ses amis, ses amours, son rapport au sport, ses études, les directions qu’il prend dans la vie…

Si 4321 apparaîtra à certains comme un roman très structuré, je l’ai plutôt vu comme un fouillis magnifique de 1016 pages (!) dans lequel j’ai aimé me perdre. D’autant plus que l’art, le cinéma, la lecture, les études y occupent une place centrale. Mais pas seulement, il y a aussi New York et sa misère, le baseball dont Paul Auster était lui-même très fervent, la politique (l’assassinat de Kennedy, la guerre du Vietnam) avec entre autres des pages extraordinaires sur les émeutes raciales, comme sur les émeutes étudiantes de Columbia en 1968. L’éducation sentimentale et sexuelle d’un jeune homme de son époque ou plutôt de quatre. La merveilleuse Amy, tantôt amoureuse, tantôt presque sœur. Sans oublier le bonheur de vivre à Paris. Et d’écrire que ce soit d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique.

Le livre commence et se termine sur une pointe d’humour, un irrésistible jeu de mots issu du yiddish qui ne pouvait que me plaire et m’attirer à lui. Au final, 4321 est un extraordinaire roman, quasi gargantuesque, le livre de tous les possibles.

4321, Paul Auster, Actes Sud