Au cœur de Daesh

CVT_La-veuve-noire_8970.jpgLorsqu’on est auteur de romans d’espionnage, connaître la réalité du Proche-Orient et les dangers de Daesh est un must. De là à prévoir, avant qu’il n’ait eu lieu, un attentat de grande envergure à Paris, causé entre autres par un djihadiste vivant à Molenbeek… il y a un monde. C’est pourtant ce qui est arrivé au très doué Daniel Silva.
Son personnage récurrent, le célèbre espion israélien, Gabriel Allon, s’apprête à diriger le « Bureau » de Tel Aviv lorsque qu’un attentat à la bombe a lieu à Paris, au Centre pour la recherche sur l’antisémitisme en France. Hannah Weinberg, son amie, y est tuée. Cette affaire est assez grave pour que Gabriel retourne sur le terrain. Il est chargé de retrouver Saladin, l’organisateur de cette attaque, et surtout d’empêcher que d’autres carnages n’aient lieu en Occident. Pour cela, il va envoyer Natalie, une jeune femme juive incarnant une Palestinienne, en Syrie, au cœur même du dispositif de Daesh. Mais rien ne se passe comme prévu…
J’ai adoré ce livre qui se dévore littéralement. L’enquête, passionnante, n’est malheureusement pas si éloignée de la vérité que ça. Mais ce qui m’a scotchée – et que j’avais pourtant déjà lu ailleurs – c’est le mode de fonctionnement des djihadistes, leurs connaissances informatiques, leur art de la transparence pour se déplacer d’un coin à l’autre du monde. Quant à la Syrie de Daesh, elle est à la fois terrifiante et déprimante. Dans cet univers très dur, l’émotion pointe ça et là et ça fait du bien!

La veuve noire, Daniel Silva, Harpers & Collins

Passion et secrets

Lotto et Mathilde sont beaux et s’aiment d’un amour fou, se marient deux semaines après leur rencontre, et forment pendant de longues années et sous les yeux de tous leurs amis un couple parfait. Quand dans la première partie, Lotto raconte leur histoire avec une naïveté toute masculine, tout semble parfait. Qu’il ait mis des années avant de percer comme brillant auteur de théâtre, qu’importe. Que Mathilde ait travaillé seule pour faire bouillir la marmite, c’est parce qu’elle est une sainte… Etes-vous étonnés que lorsque ladite Mathilde raconte l’histoire dans la deuxième partie du livre, les faits soient un tantinet différents?
Tout est dans la structure de ce roman fascinant, où les deux parties se répondent, éclairent des faits ou les obscurcissent. Si on est subjugué par ce qui pourrait passer pour de la perfidie chez la jeune femme, j’ai eu surtout le cœur brisé par son enfance dévastée, par le fait que ses parents, sa famille ne lui aient laissé aucune chance. Et ce qui gagne finalement ici, c’est l’amour qui donne au livre ses plus belles pages.
Les furies, Lauren Groff, Editions de l’Olivier

La Servante Ecarlate: et le livre?

A force de voir partout sur le Net la bande de lancement et de lire les critiques très positives de la nouvelle série La Servante Ecarlate, j’ai eu très envie de lire le livre de Margaret Atwood. Le pitch, tout le monde le connaît ou presque. Courant du 20e siècle, alors que la République de Gilead (autrement dit les Etats-Unis) a subi pollution intense et déchets toxiques dans l’atmosphère, le Parlement est attaqué et le régime devient dictatorial. La plupart des hommes sont devenus stériles et seules quelques femmes peuvent encore procréer. Séparées de leur mari, leurs enfants enlevés, elles sont réduites en esclavage et servent de poules pondeuses à des couples de dirigeants. Comme les autres, Defred est habillée d’une houppelande rouge et d’une coiffe blanche, moyenâgeuses. Une fois par mois, elle est violée en public par le maître de la maisonnée. Mais elle garde au fond d’elle le souvenir de la liberté…
L’atmosphère de ce roman est glaciale, rendant encore plus grave le propos. Depuis l’arrivée de Trump et son mépris affiché des femmes, leur situation en devient presque plausible. Le livre et la tenue des femmes sont d’ailleurs devenus des manifestes du féminisme américain. J’ai adoré, dévoré, lu d’une traite ce roman sorti en 1985 et qui n’a, évidemment, pas pris une ride.
La servante écarlate, Margaret Atwood, Robert Laffont

Sur les traces de Rembrandt

bm_CVT_Heretiques_2399.jpg C’est le roman idéal pour les vacances. Bien épais. A la fois intéressant – il aborde des thèmes graves – et passionnant – il prend parfois la forme d’un thriller. Son personnage principal est un petit tableau de Rembrandt, où le Christ prend les traits d’un jeune Juif. Il se déploie en trois parties, tout aussi fascinantes.
1939. Sur le port de La Havane, la foule se presse en attendant que débarquent les réfugiés juifs du paquebot SS Saint-Louis. A bord, les parents de Daniel Kaminski, 10 ans, et sa petite sœur. Mais entre le départ et l’arrivée du paquebot, les règles d’accueil des réfugiés à Cuba ont changé et le SS Saint-Louis reprend le chemin de l’Europe entraînant ses passagers vers une mort certaine. Qu’est devenu le tableau de Rembrandt, seule richesse de la famille de Daniel et qui aurait dû lui garantir de débarquer malgré tout? Dans quelles mains avides s’est-il égaré? C’est ce que le fils de Daniel tentera de découvrir 40 plus tard avec l’aide de Mario Conde, policier à la retraite.
1750. L’auteur nous fait faire un bond dans le temps et l’espace. Nous suivons dans Amsterdam, ville prospère, moderne et accueillante, les pas d’un jeune Juif sépharade, Elias. A deux pas de chez lui se trouve l’atelier de Rembrandt qui le fascine depuis qu’il est enfant. A l’heure où Spinoza est banni de sa communauté, en raison de sa pensée, bien trop profane, Elias va braver les interdits de sa religion et notamment celle de représenter l’être humain sur une toile ou un parchemin. Rembrandt l’accueille dans son atelier ce qui le contraindra à vivre dans le secret.
Début des années 2000. Mario Conde est entraîné à rechercher une jeune fille disparue, une Emo, dont la philosophie de la désespérance et du suicide symbolisent celle de la jeunesse de Cuba. Et voilà que le tableau de Rembrandt rentre en scène…

Ce roman décrit si bien la vie à Cuba dans les années 50 comme dans les années 2000 qu’il n’est pas besoin de visiter l’île pour s’en rendre compte. Corruption des années Battista, délabrement et désespoir des années Castro, où seuls l’amitié, l’amour et le mauvais rhum permettent de survivre, l’auteur n’a pas son pareil pour décrire son lieu de vie. Quant à Amsterdam au 18e siècle, à travers des personnages chatoyants, on découvre les idées qui animaient la ville, si modernes qu’elles en étaient subversives. Que vous dire encore, si ce n’est que ce roman est dans mon top 10 des livres récemment préférés?
Hérétiques, Léonardo Padura, Points Seuil et Métallié

Dans la forêt

CVT_Dans-la-Foret_7057.jpg Il y a d’abord des coupures d’électricité. Courtes avant de devenir totales. Les magasins qui se vident. Des épidémies qui déciment la population… Sans qu’on ne comprenne vraiment pourquoi. Nell et Eva vivent avec leurs parents dans une maison à l’orée de la forêt, loin du village. Leur mère meurt d’un cancer juste avant la catastrophe, leur père d’un accident. Au début les deux jeunes filles tentent de garder leurs habitudes. Nell, future ballerine, danse sans relâche. Avec un métronome puisqu’il n’y a plus de musique. Eva, qui devait rentrer à Harvard, continue à étudier… l’encyclopédie familiale. Petit à petit les vivres manquent et elles cultivent un potager, faisant aussi des incursions de plus en plus prolongées dans la forêt…
Contre toute attente, la monotonie est absente du roman de Jean Hegland, plus exploration psychologique que du monde. L’aventure, la fin d’un monde ont lieu à deux pas de chez soi, mais le talent de l’auteur fait qu’on s’attache immédiatement à son roman. Il y a de l’aisance, de la fluidité dans l’écriture de Dans la forêt qu’on dévore d’un bout à l’autre.
Dans la forêt, Jean Hegland, Gallmeister

D’Afrique à l’Amérique

998531.jpg Nous sommes sur la Côte de l’Or (qui deviendra le Ghana) en 1750. Tout commence par deux soeurs que tout sépare. L’une Effia, jeune villageoise, est forcée d’épouser un homme blanc, un Anglais, gouverneur du fort de Cape Coast Castle. Sa famille participe à la traite des esclaves. C’est dans ce même fort qu’est détenue Esi, la soeur dont elle ignore l’existence, et qui raptée, partira bientôt en Amérique pour travailler dans les champs de coton. En racontant la vie de leurs descendants sur sept générations, en Afrique et en Amérique, l’auteur parcourt 300 ans d’histoire et élabore une réflexion sur les conséquences de l’esclavage. Chaque chapitre de cette saga familiale et historique porte la voix d’un descendant des deux soeurs. En quelques pages Ness, Quey, James et les autres sont décrits avec une humanité profonde et ont une telle présence que leurs obsessions – celles du feu et de l’eau – deviennent les nôtres. C’est dur, poignant, j’ai eu souvent le coeur au bord des larmes. Mais c’est un premier roman extrêmement abouti qui comporte heureusement sa lueur d’espoir. Et une chose est sûre, on entendra encore parler de Yaa Gyasi.
No Home, Yaa Gyasi, Calmann-Lévy.

Rattrapage

ob_3c2a13_mal.jpg Une jeune femme dans la Sardaigne stricte des années 40. Une beauté que des prétendants ne voient jamais une deuxième fois et l’on se demande pourquoi. Elle veut vouer sa vie à l’amour, le vrai, l’absolu. Mais elle a 30 et ses parents la marient à un homme qu’elle n’aime pas. Tout change cependant quand elle va soigner son Mal de pierres sur le Continent…

C’est un texte court, intense, quasi brut qui avait beaucoup fait parler de lui à sa sortie et que j’avais manqué. L’originalité? C’est la petite-fille de l’héroïne qui raconte l’histoire n’en dévoilant la clé qu’à la dernière page. Une lecture dans laquelle on avance pas à pas, comme dans un brouillard mystérieux et envoûtant.

Mal de Pierres, Milena Angus, Liana Lévi et Le livre de Poche