La Quatrième dimension

la-quatrième-dimension.jpg Dès 1973, la vie du Chili a été marquée par une vague de violence inouïe. Disparitions, arrestations, tortures, assassinats des opposants au régime militaire de Pinochet…

En 1984, Nona Fernandez, scénariste et romancière, a 13 ans lorsqu’elle est frappée par un magazine. En couverture, un visage, celui de Andrés Antonio Valenzuela Morales, un homme à grosse moustache et un titre « J’ai torturé ». Andrés faisait son service militaire comme marin, et a très vite été embauché dans les services de sécurité chilien. A ce titre, il a fait partie des groupes qui arrêtaient, incarcéraient les jeunes communistes, et leur faisait subir le pire. Jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus et raconte tout à une journaliste, puis à un avocat donnant une foule de détails qui permirent aux familles de découvrir ce qui était arrivé à leurs proches disparus.

C’est en partant de la personnalité d’Andrés que Nona construit son roman, racontant aux Chiliens et au monde les événements infernaux auxquels il a participé, redonnant un visage et une âme aux victimes. Dans un style lapidaire, qui souligne l’extrême dureté de son propos, et où seul le temps présent est utilisé, l’écrivain nous place tout près de cette histoire récente et poignante dont le Chili n’a pas encore su faire le deuil.

Nona Fernandez, La Quatrième dimension, Stock

Le dernier roman d’Aharon Appelfeld

Appelfeld.jpg
A la fin de la guerre, Théo quitte un camp de concentration abandonné par les nazis, pour retourner chez lui, à la maison. Son espoir, retrouver sa mère, enfermée dans un asile psychiatrique avant-guerre. Sa route est solitaire, il est entouré de paysages désolés, les survivants règlent leur compte aux collabos…

Pour survivre, il se réfugie dans des bulles de passé, retrouvant sa mère, une femme très belle et fantasque qui trouvait son bonheur en admirant des icônes dans les monastères, qui plaçait Bach au-dessus de toutes ses joies. Son père, libraire, correspondait, lui, au profil de l’intelligentzia juive d’avant-guerre.

En chemin, Théo s’installe dans la cabane vide d’anciens gardiens. Il y reprend son souffle, peut dormir, manger, y accueillir Madeleine. Ca et là sur son chemin, il croise des personnages bienveillants, se délectant de café chaud symbolisant ici tout ce qui n’est pas les camps, reprenant la route inlassablement.

Ce dernier roman du grand écrivain israélien, Aharon Appelfeld, est paru quelques semaines après sa mort. C’est un texte court, étrangement lumineux, évoquant le retour à la vie après l’horreur. Aharon Appelfeld ou l’écriture comme une épure.

Des jours d’une stupéfiante clarté, Aharon Appelfeld, traduit de l’hébreu par Valérie Zénatti, Editions de l’Olivier

La vie parfaite

la vie parfaite.jpg Il y a de la rudesse, de la détresse et du désespoir dans ce roman de l’Italienne Siliva Avallone. Qui a deux thèmes principaux.

La vie dans la banlieue pauvre de Bologne, les hommes absents, souvent en prison, les mères qui ont baissé les bras, les jeunes sans horizon. Et la maternité, celle subie d’Adele, 17 ans, celle refusée à Dora, 30 ans, la plongeant dans des accès de folie.

Tous les personnages du roman se connaissent ou se sont connus, sont liées par de petits fils, ceux de l’école, ou de la barre de tours dans lesquels ils vivent. Et dans cette noirceur, il y a l’espoir incarné par Zinio, le voisin d’Adele. Il est brillant et fréquente une école loin de la Cité. Et tente de sauver la jeune fille d’elle-même…

Les personnages se dévoilent peu à peu, révélant au fur et à mesure des parts de leur passé. Le roman accroche et retient ses lecteurs. Une belle découverte, en tout cas!

La vie parfaite, Silvia Avallone, Liana Levi

Le cauchemar de la colonisation

Il est à toi.jpg J’avais déjà vaguement entendu dire que la colonisation de l’Afrique et principalement du Congo avait été une immense boucherie mais avant cette lecture je ne me doutais pas à quel point. Dans un vaste roman, extrêmement bien documenté, Jennifer Richard nous emmène au cœur du Congo, à la suite des explorateurs Livingstone et Stanley, défricheurs d’immenses territoires.

Elle nous offre une entrée au Palais de Laeken chez Léopold II, roi de Belgique et du cynisme, désireux avant tout d’agrandir son territoire, nous ouvre les coulisses de la conférence de Berlin où les Européens (Belges, Français, Anglais, Portugais, Allemands) se sont partagés à la règle le continent noir – il n’y a qu’à regarder une carte pour s’en convaincre.

Sous prétexte de faire disparaître l’esclavage et d’apporter la civilisation européenne en Afrique, la colonisation fut au contraire une course à l’ivoire, au caoutchouc, au diamant, sans aucunement se soucier des tribus vivant sur place, les dressant les unes contre les autres dans des massacres sans fin.

Les personnages principaux et secondaires de ce roman sont finement décrits, le contexte historique clairement raconté, le récit est tellement passionnant qu’on avale le plus vite possible les 800 pages de cet excellent roman. Une histoire qu’on devrait enseigner dans toutes les écoles de Belgique, pour remettre les choses à leur place.

Il est à toi ce beau pays, Jennifer Richard, Albin Michel

Douces déroutes

Douces-deroutes J’avais adoré Bain de Lune, Prix Femina 2014, roman narrant l’histoire d’Haïti à travers des générations de femmes. Rétrécissant sa focale, Yannick Lahens, situe Douces déroutes à Port-au- Prince, entre la faim, la misère, la richesse et la corruption du pouvoir.

La personnalité d’un juge intègre, tué pour avoir trop parlé, plane sur tout le roman. Autour de Pierre, son beau-frère qui veut connaître la vérité, se rassemblent Brune, sa fille, chanteuse émouvante et magnifique, Ezéchiel le révolutionnaire crève-la faim, Francis le journaliste, et d’autres. Que faire dans un pays aussi déglingué, aussi corrompu qu’Haiti. Fuir? Rester?

Le propos est poignant. Car même lorsque le tueur de la mafia sera découvert, personne n’osera parler, aucune justice ne sera envisagée. La seule douceur de l’histoire émanant des liens d’amitié et d’amour qui lient les protagonistes. Le style de Yannick Lahens, magnifique, mêle à la prose poésie, chansons et musique, nous confrontant à la terrible réalité de son lieu de vie
Douces déroutes, Yannick Lahens, Editions Sabine Wespieser

Le Tonneau magique

Le-tonneau-magique Ils s’appellent Finkle, Sobel, Rosen, Feld et les sonorités de leur nom yddish rappellent le monde d’autrefois… Ils sont cordonnier, tailleur, étudiant, et leurs difficultés, leur pauvreté, évoquent la dureté de la vie dans l’Amérique du début des années 50. Et plus particulièrement dans Brooklin la juive.

Le Tonneau Magique, écrit par Bernard Malamud – un des plus grands écrivains juis américains aux côtés de Saul Bellow et Philip Roth – entre 1950 et 1958, vient de se voir offrir une nouvelle traduction. Et ces treize nouvelles sont un régal. Perfection de l’écriture d’abord, chaque texte, longuement retravaillé par l’auteur, absurde ou tragique, est un pur bonheur.

Qu’il s’agisse de Sobel dans Les sept premières années, qui travaille sept ans chez un cordonnier par amour pour la fille de son patron ou de Levin, dans La Dame du lac, qui gâche par ses mensonges une chance de bonheur ou encore des onze autres nouvelles, on est avant tout frappé par la grande économie de moyens utilisés par Bernard Malamud. En quelques pages, un destin est raconté et nous devient tout aussi proche que ceux qui nous entourent. L’auteur témoigne de tant de tendresse et de bienveillance pour ses héros malchanceux qu’on n’a plus envie de les quitter. Certains sont de magnifiques « schlemazel », littéralement des malchanceux, en yddish La Shoah dont ils sont tous des survivants est présente mais seulement en filigrane.

Je n’avais jamais rien lu de Bernard Malamud et je suis très heureuse d’avoir réparé cet oubli. Son tonneau magique est devenu un de mes livres de chevet.

Le Tonneau magique, Bernard Malamud, traduction de Josée Kamoun, Editions Rivages

Les Inséparables

Les inés Robbie et Emily, deux inséparables, qui après plus de 40 ans de vie commune, s’aiment comme au premier jour. Cela pourrait être une histoire d’amour banale et pourtant… Ils ne se sont jamais mariés, ont dû adopter leur fils, sont en rupture totale avec leur famille d’origine. Et tous ces mystères ne seront résolus qu’à la toute fin du livre, au début de leur histoire, puisque les Inséparables a une particularité: commencer par la fin, justement.

Cela pourrait être un procédé artificiel, mais l’auteur, Julie Cohen, l’a tellement bien intégré, que la narration est extrêmement fluide. Ses personnages sont authentiques, ont de la profondeur. La présence de l’Océan sur le leur lieu de vue l’accentuant encore. Le sujet interpelle. Voilà tout ce qui fait le charme et l’originalité des Inséparables. Si vous avez commencé à préparer la pile de vos livres de vacances, je vous conseille de l’y glisser.

Lu d’une traite, approuvé et beaucoup aimé!

Les Inséparables, Julie Cohen, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Josette Chicheportiche, Mercure de France

Lire un extrait