Père et fils

Apprendre-a-lireOn connaissait Sébastien Ministru journaliste, chroniqueur, auteur de pièces de théâtre. Le voilà romancier, quittant un temps le registre de la drôlerie pour celui de la gravité.

Deux hommes se font face. Antoine, directeur de presse et son père, un vieux sarde acariâtre, venu en Belgique des années plus tôt pour travailler à la mine. Depuis longtemps déjà, le père est veuf. Son fils, homosexuel, qui a su, contre son milieu, s’élever dans l’échelle sociale, s’est éloigné. Le père n’accepte son retour qu’à condition qu’il lui apprenne à lire…

Qu’y a-t-il de commun entre le père, analphabète, forcé à six ans de garder un troupeau de moutons, et le fils? Comment ces deux êtres pourront-ils se rejoindre et surmonter des années d’incompréhension? Par le biais d’un subterfuge, celui d’un escort, rencontré par le fils, qui parviendra à apprendre à lire au père. Et surtout grâce à l’amour qui, malgré tout, les rapproche.

Ce roman où Sébastien Ministru a voulu « malaxer son histoire familiale » sonne juste et vrai d’un bout à l’autre. Par de petits détails, par l’atmosphère qui règne dans la maison du père. Et par l’émotion brute qu’il suscite.

Merci Séba de bien vouloir partager avec nous, avec tes lecteurs, de petits bouts de toi et de ton histoire.

Sébastien Ministru, Apprendre à lire, Grasset

Cette nuit

9782843048111FS Salomon se réveille, le cœur à l’envers, le matin de Pessah, la Pâque juive. Il y a deux mois, le vieil homme a perdu son épouse, Sarah. Sarah, la femme qu’il a aimé, qui l’a accompagné depuis sa sortie des camps, jusqu’à son dernier souffle. Comment passer Pessah sans elle, comment sans sa présence, supporter l’alcoolisme de sa fille aînée, les colères de sa cadette, les histoires de son beau-fils sépharade, la keffieh de Tania, sa petite-fille?

Alors qu’il attend sa fille venue l’aider à préparer le repas, tous les autres seder, toute sa vie, défilent. Les camps dont il n’a jamais su parler à Sarah et dont il cache les pires souvenirs sous un humour noir corrosif. Le « café Shoah » où il peut se laisser aller avec ceux qui ont connu le même sort que lui. La naissance de ses filles, les jours de bonheur où tout était espoir, l’amour profond qu’il portait à sa femme…

Si je n’avais que deux mots pour décrire ce livre magnifique, je dirais justesse et finesse. Ce Salomon sorti des camps, je l’ai connu petite fille, c’était un autre homme bien sûr, c’était mon oncle, survivant d’Auschwitz, et il avait la même gouaille, le même humour noir. Cette famille, témoignant des multiples facettes de l’être juif, comme ne pas s’y retrouver? Quant aux longues soirées des seder, où ressort tout ce qui se joue dans une famille, elles sont si parfaitement et si universellement décrites qu’on a l’impression de connaître tous les convives.

Cette nuit de Joachim Schnerf est une pépite, un livre qu’on lira et relira encore avec bonheur et nostalgie.

Cette nuit, Joachim Schnerf, Zulma

La rose de Saragosse

415qb4UfKpL._SX195_ 1485. Saragosse au cœur de l’Inquisition. Torquemada fait défiler sur les buchers hérétiques et Juifs convertis. Alors qu’un religieux est assassiné et que les poursuites sont accentuées, un graveur représente le grand Inquisiteur d’une manière facétieuse. Des affiches créées à partir de son œuvre ornent tous les murs de la ville, à la fureur de Torquemada. Au cœur du drame qui se joue, Léa, une jeune fille belle et lumineuse et sa face sombre, L’hidalgo au visage couturé…

La Rose de Saragosse est un roman passionnant, vif, et plein de surprises. Au-delà du tragique arrière-plan historique, ce qui compte ici ce sont les magnifiques pages consacrées à l’art – peu connu – de la gravure. Raphaël Jerusalmy aimant associer à l’action de ses romans une discipline artistique.

Le style? Il n’y en a pas. C’est sujet, verbe, complément. Mais cela n’entache pas – trop – , heureusement, le plaisir de la lecture. L’essentiel est ailleurs.

La Rose de Saragosse, Raphaël Jerusalmy, Actes Sud

Une famille

CVT_Les-reveurs_7938 C’est dans une famille de doux-dingues – la sienne – que nous emmène Isabelle Carré. Chez ses parents, les murs sont peints en rouge, partout. Nous sommes dans les années 70. Son père, un designer réputé, fait de la muscu, sa mère est toujours triste. Isabelle passe ses vacances avec ses deux frères, parfois dans le château de ses grands-parents maternels, des aristocrates désargentés, parfois dans la petite maison de ses grands- parents cheminots. Soit un grand écart permanent et plutôt formateur. Dans cette atmosphère en dents de scie, pas facile de trouver son équilibre. Isabelle fait une tentative de suicide à 14 ans et sera sauvée par le théâtre. Quant à la lumière de ce roman, elle vient des liens très tendres qui lient les personnages.

Sommes-nous tous conditionnés, non seulement par nos gènes mais aussi par les actes de nos parents et grands-parents? C’est à cette question que répond le très beau roman de l’actrice Isabelle Carré. Son livre et son style, tout en pudeur et en délicatesse, souvent poignant, lui ressemblent. Ne passez pas à côté des Rêveurs.

Les Rêveurs, Isabelle Carré, Grasset

Secret d’Histoire

CVT_Inavouable_6286 De temps en temps, la lecture d’un bon polar-thriller, ça me fait du bien. Et quand Marc Filipson, patron de la librairie Filigranes, à Bruxelles, m’en conseille un, je sais que je peux me lancer dans sa lecture, les yeux fermés. Enfin presque!

Donald Tusk, chef du gouvernement polonais, met sur pied une équipe hétéroclite de quatre personnes – un marchand d’art, une historienne d’art, une voleuse d’art et un ancien espion. Leur tâche? Récupérer illégalement aux Etats-Unis un portrait du peintre Raphaël, dérobé par les nazis dans un musée de Cracovie. Depuis la guerre, ledit portrait n’a jamais réapparu. S’ils réussissent tant mieux, s’ils échouent, ils seront emprisonnés aux States et lâchés par la Pologne…

D’aventure en aventure, s’en suit un incroyable périple, qui conduit nos héros des Etats-Unis vers la Pologne, en passant par la Suède. Un périple qu’on verrait d’ailleurs, très bien porté à l’écran, ne fût-ce que pour la course de nos quatre limiers sur la Baltique gelée, poursuivis par on ne sait très bien qui. (On le découvre à la fin évidemment).

Mais au-delà de ce récit très ‘James Bondien », il y a bien plus. Il y a l’Histoire et l’amour de l’art, la place qu’il occupe dans le sentiment national d’un pays. Il y a l’amour tout court, et des secrets incroyables qui trouvent leurs racines dans la Deuxième Guerre mondiale.

Les chapitres du roman sont courts, incitant les lecteurs à aller toujours plus loin. Ca se lit vite, bien, et on en connaît à qui ça a fait passer des nuits blanches. Bref un roman qui procure des moments de plaisir pur.

Inavouable, Zygmunt Miloszewski, Fleuve Editions

Vus en poches

Voici quelques nouveautés en éditions de poche, lues et aimées au temps de leur parution.

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Thomas, ami proche de l’auteur, a toutes les cartes en mains. Il est beau, intelligent, brillant, charmant. Il plaît aux femmes et celles-ci le lui rendent bien. Et pourtant il se sabote. Catherine Cusset met toute sa sensibilité et sa tendresse au service de son personnage qu’elle décrit de façon subtile. Le style est resserré et dynamique.
L’autre qu’on adorait, Catherine Cusset, Folio

Les-furies

Lotto et Mathilde s’aiment d’un amour fou, se marient très vite, et forment pendant de longues années un couple parfait. Quand dans la première partie, Lotto raconte leur histoire avec une naïveté toute masculine, tout semble parfait. Par contre, sous le regard de Mathilde, les faits sont « légèrement » différents. Tout est dans la structure de ce roman fascinant, où les deux parties se répondent, éclairent des faits ou les obscurcissent. Et ce qui gagne finalement ici, c’est l’amour qui donne au livre ses plus belles pages.
Les furies, Lauren Groff, Points

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Côte de l’Or (futur Ghana), 1750. Effia, jeune villageoise, est forcée d’épouser un homme blanc, le gouverneur du fort de Cape Coast Castle. Et c’est dans ce même fort qu’Esi, la soeur dont elle ignore l’existence est détenue. Elle partira bientôt en Amérique pour travailler comme esclave dans les champs de coton. En racontant la vie de leurs descendants sur sept générations, en Afrique et en Amérique, l’auteur parcourt 300 ans d’histoire. Un premier roman très abouti.
No Home, Yaa Gyasi, Le Livre de Poche

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Toute sa vie, Romain Gary a porté des masques et joué avec la réalité, notamment concernant son père. L’écrivain est en fait issu des amours conjugales d’Arieh Kacew, fourreur de Vilnius et de Mina, modiste. Nous sommes en 1925 et Romain a dix ans. L’auteur lui fait vivre vngt-quatre heures décisives, le jour où son père adoré quittera définitivement sa mère… Laurent Seksik complète, avec toute la subtilité qu’on lui connaît ce que les biographies officielles ne disent pas.
Laurent Seksik, Romain Gary s’en va-t-en guerre, J’ai lu

Mon père, ce héros

zoom-les-guerres-de-mon-pere Comment se remettre de la mort à 58 ans, d’un père charmant, généreux, qui professait qu' »On ne doit laisser que de bons souvenirs »? D’un père aimé de tous et qui vous aimait démesurément?

Vingt-cinq ans plus tard, le deuil enfin achevé, Colombe Schneck écrit le roman de Gilbert, médecin, esthète, amoureux des femmes, dont le sourire cachait une angoisse profonde, qu’il refusait de révéler aux autres.

Car Gilbert n’est qu’un petit garçon quand éclate la Deuxième Guerre mondiale. Il est Juif et quitte l’Alsace pour se cacher en Dordogne. Ses parents et lui survivent, mais son père, Max, est assassiné en 1949 et fait l’objet d’un horrible fait divers. Devenu médecin, il est envoyé en Algérie où il découvre tortures et exactions. Viennent ensuite, enfin, des années de paix.

Colombe Schneck a étudié minutieusement les archives de Périgueux, montrant notamment que Gilbert et ses parents ont échappé aux rafles. Elle révèle la générosité comme la noirceur qui ont égrené leur parcours. Elle a également interrogé les témoins, son oncle Pierre, mais également les femmes que Gilbert, marié à Hélène, aimait en en parallèle.

Le résultat est un portrait sensible et émouvant, tout en pudeur et délicatesse, du premier homme de sa vie. Il est aussi l’histoire de ces peurs et angoisses que dans certaines familles – la mienne y compris – on se transmet de génération en génération.

Les guerres de mon père, Colombe Schneck, Stock

Cote: 8,5/10